Dans le métro, un type de 20 ans à l’esthétique total look maquisard porte un spencer d’aviateur anglais WW2 sur ce que mes grands-parents appelaient un chandail. Il lit L’été de Camus.
“Un vrai livre” comme disent mes ados.
Il se passe quelque chose.
Comme vous le savez j’ai un côté petit poucet 2.0, je sème des cailloux qui me guident vers le futur. Du concept d’hyperphysicalité que nous avions fièrement porté avec Marie Dollé post-pandémie quand 99% du monde fonçait tête baissée à coup de milliards sur le Metaverse, jusqu’à ce besoin latent d’espace entre les choses en passant par le concept étrange et séduisant d’idées anti-mèmetiques, on sent qu’une génération oscillant entre la Fuckedupitude et le Grand Trop tente de retrouver le sens et la joie de la profondeur, du mystère et de la beauté.
When the world zig, zag
Et je ne suis pas seul à penser cela. Quand 99% du marché nous ordonne de diviser votre contenu en Shorts, Reels ou TikTok en 100 versions différentes remodelées par l’IA, d’autres voix beaucoup plus (profondes) et crédibles nous murmurent de faire quelque chose de lourd.
Quelque chose qui défie l’enshallowfication : le terme vient de l’anlyste culturelle Brent Bentley et designe la surface-de-tout induite par l’attention economy.
Quelque chose qui nous permette d’échapper à la similarité permanente. Après tout, à l’époque où 90% du contenu est en passe d’être produit par les machines, qui veut encore plus de mauvais contenu éparpillé voire pulvérisé ?
À ce stade, le retour du profond s’apparente presque à du bon sens…
Faire 100 versions du même contenu ? Il faut lutter contre cette injonction à la torrentialité.
Qui veut recevoir un bouquin en confettis ?
De même que toute une gamme de curateurs et d’analystes sont devenus allergiques à l’AI Glow, nous sommes devenus intolérants aux micro-plastiques informationnels.
Il se passe quelque chose. C’est comme si nous faisions un rejet de la greffe du slopitalisme que l’on essaye, de moins en moins habilement, de nous infliger.
Est-ce pour cela que sous des vocables divers, tout le monde me parle depuis deux ans de dénutrition conversationnelle dans mon cabinet Second Act ? Que de plus en plus des gens s’inquiètent des gens autour d’eux devenus des PNJ ou des hybrides de plus en plus mécaniques.
Surface fatigue
Cette absence totale de profondeur on la retrouve dans l’horizontalité omniprésente. Dans ces bars et restaurants à l’esthétique Instagrammée si invisible qui font que toute une génération se réfugie dans des cafés dont le décor : la salle, les sièges, la tirette à cacahuètes, le serveur parfois…n’ont pas changé depuis 1954.
Dernièrement un mot excavé (après tout on parle de profondeur) par les jeunes philosophes a fait un étrange retour pour percer la surface plate de nos attentions saturées de fartcoin, de slop et de Prediction Markets : celui de Dividu chez Deleuze.
Au seuil des années 80, le philosophe (prophète ?) décrivait le Dividu en ces termes :
“Le dividu est lié à la notion de société de contrôle dans laquelle les individus sont contrôlés non pas par des institutions visibles, mais par la manipulation des désirs et des comportements à travers la technologie et le consumérisme.”
Désormais, toute une génération émerge qui comprend et décode les mécanismes intimes des algorithmes. C’est comme si elle avait internalisé un Yuka des nutriments digitaux. Et ses comportements clament : nous ne sommes pas des dividus, nous ne sommes pas des intentions d’achat à activer.
Elle a compris que l’injonction à être à tous instants documentables n’était que ça : de l’extraction de data.
Elle a compris qu’instagram n’engramme rien.
Elle a compris que la tacheronisation algorithmique n’avait rien à envier à la tacheronisation corporate.
En bref, avec le besoin physique de friction, le profond revient, et ce n’est pas le Jungien que je suis qui va s’en plaindre. Les gens longs remontent à la surface.
Une génération se redonne de la marge de manœuvre. Ce n’est pas un hasard si l’article qui a percé dernièrement sur Umanz est l’essai sur les filtres de serendipité.
Il se passe quelque chose. Le relief n’est plus considéré comme une anomalie, les gens ne regagnent pas seulement leur attention, ils gardent leur âme en vie. Ils se souviennent de leur royauté.
Ils ont aussi compris que face aux polycrises et aux différentes urgences existentielles, le futur avait besoin d’une génération qui pense.
Et agit sur des pensées profondes.
Le besoin de profondeur traverse les époques. Dans un texte splendide, Que faut-il dire aux hommes Saint-Exupéry s’alarmait (déjà) au siècle dernier :
Il n’y a qu’un problème, un seul de par le monde. Rendre aux hommes une signification spirituelle, des inquiétudes spirituelles, faire pleuvoir sur eux quelque chose qui ressemble à un chant grégorien. On ne peut vivre de frigidaires, de politique, de bilans et de mots croisés.
La profondeur est un besoin existentiel. C’est pourquoi Alice Mendelson, nous suppliait de ne jamais “bâcler de vivre”, c’est aussi à cela qu’Alain Damasio nous exhorte : Être vif, relever du vif.
Nous cherchons quelque chose de tellement plus vaste, on nous a trop longtemps vendu de l’étroit.
Nous cherchons tous de meilleures choses à aimer.
Nous avons tellement besoin d’autre chose.



