Umanz Interview : Pascal Demurger (Maif), radicalement sincère – Umanz

Umanz Interview : Pascal Demurger (Maif), radicalement sincère

Depuis 2009, Pascal Demurger mène tambour battant une transformation de la Maif tout en veillant à protéger le capital humain et la confiance. 

Acteur convaincu de la société civile il est l’auteur de “L‘entreprise du XXIème siècle sera politique ou ne sera plus”, paru aux éditions de l’Aube.

C’est aussi un homme d’actes. En mai, il décidait de rembourser 100 millions de cotisions d’assurance auto à ses sociétaires confinés (soit 80% des bénéfices annuels de la Maif).

A quelques jours du salon produrable dont nous sommes partenaires, Il a accepté de répondre aux questions de Umanz.

Umanz- Présentez vous sans utiliser votre titre ?

Pascal Demurger : Je suis le père de 3 enfants, le chef d’orchestre de la communauté humaine qu’est la Maif et l’auteur d’un ouvrage sur l’entreprise politique.

Umanz- Que vouliez vous faire quand vous étiez petit ?

Pascal Demurger : Comme tous les enfants, je voulais contribuer à changer le monde… Si j’ai pu l’oublier pendant mes premières années de vie professionnelle, mon arrivée à la Maif et mes propres enfants m’ont permis de me souvenir de cette ambition de jeunesse.

Umanz- Qu’est-ce que vos parents vous ont appris ?

Pascal Demurger : Ils m’ont appris à faire preuve de la même considération pour chacun, peu importe les titres, le statut.

Umanz- Quel a été votre meilleur moment professionnel ?

Pascal Demurger : Un séminaire en 2015 à La Rochelle où, devant 800 cadres de l’entreprise, une intervenante extérieure m’a interpellé sur scène : « Pascal, il faut que tu penses moins avec ta tête et plus avec ton cœur ». J’aurais pu mal le prendre en considérant que cela allait miner mon autorité et nuire à mon leadership. Mais j’ai accueilli ce propos de manière très spontanée et ouverte, et je ne le regrette pas. Cet épisode est à l’origine d’une relation beaucoup plus forte et presque intime entre la MAIF, ses 8 000 collaborateurs et moi.

Umanz- A quoi avez vous renoncé ?

Pascal Demurger : A rien ! Renoncer est ce qui est le plus difficile pour moi. Je suis persuadé que lorsque l’on est convaincu, qu’un projet nous tient à cœur, il est toujours possible de le porter. Cela prendra peut-être plus de temps, il faudra parfois faire face à des obstacles ou des réticences…Lorsque l’on renonce, c’est que l’on n’était pas convaincu à l’origine.

Umanz- Que feriez vous si vous deviez changer de métier ?

Pascal Demurger : A travers l’entreprise que je dirige, je cherche à convaincre d’autres dirigeants qu’il est possible de faire de l’engagement une source de performance, pour une société plus juste et durable. Si je devais changer de métier, je chercherais, toujours, à porter cette vision auprès du plus grand nombre, peut-être en élargissant les leviers qui sont
les miens actuellement.

Umanz- Quelle leçon de vie aimeriez vous transmettre à vos enfants ?

Pascal Demurger : J’aimerais leur apprendre à toujours préserver un alignement entre leurs convictions
personnelles et leur éthique de responsabilité, dans chacune de leurs décisions.

Umanz- Une lecture qui vous a bouleversé ?

Pascal Demurger : Incendies, de Wajdi Mouawad, une pièce de théâtre qui raconte le destin tourmenté de Nawal, une réfugiée libanaise. J’ai été particulièrement sensible et remué par ce destin de femme hors du commun.

Umanz- Qu’est ce que vous ne savez pas ?

Pascal Demurger : Tout ce que j’ai encore à apprendre !

Umanz- Qu’avez vous appris cette année ?

Pascal Demurger : Si j’ai appris, depuis plusieurs années déjà, qu’il était possible de satisfaire à la fois des considérations économiques et éthiques, sans nécessité d’arbitrer entre ces 2 pôles, c’est vraiment en 2020 que j’ai constaté une prise de conscience générale que ce nouveau modèle était non seulement possible mais nécessaire. La crise du coronavirus n’a fait qu’accélérer ce mouvement.

Umanz- Qu’est-ce qui vous inquiète ?

Pascal Demurger : Que nos efforts collectifs pour assurer une transition écologique et sociétale de notre système économique ne soient pas suffisants ou pas assez rapides…

Umanz- Qu’est-ce qui vous rend optimiste ?

Pascal Demurger : De constater que de plus en plus d’entreprises s’emparent réellement de leur
responsabilité politique pour faire de leur engagement la source de leur performance
et non plus un « gadget » ou une opération de communication comme c’était
auparavant le cas…

Umanz- Quelle est votre phrase préférée ?

Pascal Demurger : Le meilleur moyen de réussir c’est toujours d’essayer encore une fois (Edison)

Umanz- Une entreprise politique peut-elle devenir aussi concurrentielle que ses rivales de l’économie classique ?

Pascal Demurger :: Elle peut même devenir plus concurrentielle que ses rivales ! Pour deux raisons. La première, c’est qu’il n’est plus possible d’ignorer l’attente sociale extrêmement forte qui s’adresse à elle. Ainsi, aujourd’hui, il est difficile pour une entreprise qui ne s’engage pas d’attirer des talents ou de les retenir. Il deviendra compliqué demain de convaincre les consommateurs : l’engagement est devenu un critère de consommation déterminant. Il en est de même pour les épargnants, les fonds de gestion d’actifs commencent à exprimer leur sensibilité sur le sujet. La deuxième raison, c’est tout simplement que faire de l’engagement la source de sa performance, cela fonctionne ! Nous avons démontré à la Maif que l’on pouvait avoir un impact réel, tant sur l’environnement que sur nos parties prenantes immédiates, tout en multipliant nos résultats par 15 en 10 ans.

Umanz – à quelles conditions ?

Pascal Demurger : Deux conditions : une sincérité sur le fond et une radicalité dans la forme. Ce modèle que je défends ne peut fonctionner que si l’entreprise s’engage avec sincérité. Ainsi, la tentation est permanente pour beaucoup d’instrumentaliser la démarche, de privilégier la communication à une véritable remise en question. De ne pas opérer ses choix en considération de leur portée, de leur impact sur le corps social, mais au regard de leur potentiel d’affichage. Cette nécessité d’une profonde sincérité n’est cependant pas principalement motivée par la volonté de se prémunir contre un risque de procès en « insincérité », c’est réellement une question de fond. On ne peut embarquer un collectif et engager une transformation si l’on n’est pas profondément convaincu que c’est la meilleure voie possible. On ne peut tenir des positions sur le long terme et convaincre autour de soi, si l’on n’y croit pas avec sincérité.

La seconde condition, toujours issue de mon expérience, est la nécessité d’adopter une certaine forme de radicalité dans sa transformation. Ce terme ne signifie évidemment pas que j’appelle à agir par des modalités d’action outrancières. Il exprime d’abord le fait qu’il faut être en permanence vigilant pour s’assurer que l’engagement est constant et systématique. Le modèle ne peut fonctionner pleinement que s’il est parfaitement cohérent et donc que tout, dans l’entreprise, est aligné.

Umanz- Quels arguments utilisez-vous lorsque vous croisez un patron non convaincu par l’impératif d’une transformation écologique, sociétale et solidaire ?

Pascal Demurger : Je lui dis que l’entreprise est placée sous le feu de projecteurs – cela est d’autant plus frappant depuis la crise du coronavirus – il serait donc hasardeux de nier cette attente sociétale et même stratégiquement dangereux de le subir comme une contrainte sans chercher à en faire un levier de progrès. Il est d’autant plus urgent d’agir qu’aller vers l’entreprise politique relève d’une transformation culturelle profonde. Or, rien ne prend davantage de temps que de changer une culture.

Umanz- Quelle est votre vision du futur de l’économie positive en France et dans le monde ?

Pascal Demurger : J’espère que le futur de l’économie positive sera porté par des entreprises de tous types et de toutes tailles qui s’engagent afin de faire advenir une société plus harmonieuse, solidaire, et respectueuse de l’Homme et de son environnement. Cette économie positive ne sera plus le fruit, comme maintenant, de tensions permanentes entre éthique et économique. Elle aura résolu le théorème : un modèle 100% éthique et 100% économique. Il s’agit pour cela de répondre le mieux possible aux attentes, aux aspirations ou aux intérêts de ses différentes parties prenantes, de rechercher toujours à avoir l’impact le plus positif possible sur son environnement pour construire, finalement, un modèle économique plus performant et plus durable pour l’entreprise elle-même.


Biographie de Pascal Demurger 

Ancien élève de l’ENA, Pascal Demurger quitte la direction du budget au ministère de l’Economie et
des Finances pour rejoindre la MAIF en 2002. Il évolue à différents postes avant de prendre la
direction du groupe en 2009.

Elu président du Groupement des Entreprises Mutuelles d’Assurance (GEMA) en 2014, il œuvre par
ailleurs à la construction de la Fédération Française de l’Assurance, dont il est vice-président depuis
sa création en 2016 et jusqu’en juillet 2019. Il est également le premier président de l’Association des
Assureurs Mutualistes fondée la même année.

Dirigeant engagé, il estime que l’entreprise doit assumer ses responsabilités au-delà d’elle-même et
veiller à son impact sur son environnement. Il publie en juin 2019 aux Editions de l’aube L’entreprise
du XXIè siècle sera politique ou ne sera plus, dans lequel il partage cette conviction et son expérience
dans la construction d’un modèle d’entreprise original depuis 10 ans à la MAIF.

Pascal Demurger, Directeur général du groupe MAIF et son livre “L’entreprise du XXIe sciècle sera politique ou ne sera plus