Le Grand Trop - Umanz

Le Grand Trop

Le Grand Trop

 

« Pour un organisme vivant, la protection contre les stimuli est une fonction presque plus importante que la réception de stimuli »

Sigmund Freud

Là tu vois, j’aurais besoin d’une Marie Kondo de l’esprit” Cette phrase d’une amie, réputée pour être “On top of Things”, et prononcée en janvier a, comme on dit dans les vallées siliconées, longtemps résonné en moi.

Quelque temps, après je lisais le Rapport Accenture life trends de 2026 et je buttais sur cette phrase :

Pour beaucoup, la stabilité est devenue un exercice de bricolage stratégique : on assemble sa sécurité à partir des fragments disponibles. L’ancienne formule — études, emploi stable et propriété immobilière — ne garantit plus rien. La hausse des frais de scolarité, la stagnation des salaires, le coût prohibitif du logement et des systèmes de recrutement saturés ont conduit les individus à construire de nouveaux portefeuilles de stabilité, combinant travail à temps partiel, activités annexes, revenus de la gig economy, ventes en ligne et opportunités internationales.

Portefeuilles-de-stabilité…

Et puis, j’ai vu la bande annonce de Toy Story 5 qui porte le Grand Trop en image avec le talent inouï de Pixar :

J’ai créé Umanz en 2018, le Cabinet Second Act en 2022, écrit les filtres de serendipité la même année mais je ne réalise qu’actuellement (c’est mon côté Petit Poucet 2.0) à quel point ces filtres me protègent aujourd’hui de ce que j’appelle Le Grand Trop.

Je suis pourtant quelqu’un que l’on pourrait qualifier d’extremely online mais cela fait quelques années que je m’interroge de plus en plus sur ce “Trop” que les algorithmes nous donnent à voir.

C’est une sensation qui rejoint celle de Romain Gary qui s’interrogeait déjà au début des années 1970 sur ce monde devenu “excessivement visible.” Et c’est une impression que beaucoup de gens partagent autour de moi. L’étrange impression que l’architecture interne de la réalité s’effrite.

C’est aussi le sentiment de Deleuze qui, bien avant les chaînes privées et le déferlement des feeds, dénonçait le vacarme permanent : “Nous sommes transpercés de paroles inutiles.”

Déjà…

Mais ce Grand Trop pose une question vertigineuse : comment opérer dans un monde saturé de données, de symboles, de flux numériques, de faits non triés, d’outrances et d’indignations ?

Elle nous interroge sur la façon dont nous pouvons rester humains (et normaux), continuer à être au monde sans basculer dans l’indifférence issue de l’engourdissement produit par le bruit permanent.

 

Elle questionne aussi notre hyper-lucidité devenue vigilance. J’ai appris que cela s’appelait le traumatisme vicariant médiatique. Cette hyper-lucidité, tendue par un monde de plus en plus documenté, peut, comme le redoutait David Foster Wallace, nous faire basculer dans les pires escapismes, les plus courtes opinions et les plus radicales (mais confortables) explications .

Ce Grand Trop, permanent, jamais en repos, vient de temps en temps nourrir l’estrangement et notre impression de Fuckedupitude, cette impossibilité croissante à trier le monde. Car le paradoxe toxique de ce Grand Trop c’est qu’il nous donne l’illusion d’être au monde alors que nous ne sommes que retranchés dans un triste théâtre face à une pièce que nous ne maîtrisons plus. Un théâtre qui vient chaque jour aiguillonner notre impuissance.

Jusqu’à ce que ce réel trop réel devienne surréaliste voire artificiel. Jusqu’à ce qu’il crée ces fameuses digitoses que décrit le philosophe Pascal Chabot : ces surcharges informationnelles qui nous débordent et qui génèrent cette étrange excroissance du Burn -Out contemporain : le Burn-Out numérique.

Les dissonances d’un monde Surex

Ce Grand Trop je le vois se manifester très souvent dans mon Cabinet Second Act. Il traduit la difficulté d’être au monde et de garder une boussole stable face aux dissonances produites par le spectacle d’un monde surexposé. Et, par la grâce des algorithmes (merci Zuck & Musk), surexposé dans ce qu’il a de pire.

Richard Saul Wurman, le trop souvent oublié, fondateur des conférences TED avait eu cette formule choc

“Un paysan du Moyen Âge recevait en une vie entière autant d’informations qu’un lecteur du New York Times du dimanche.”

Déjà en 1989, il dénonçait ce qu’il appelait l’anxiété informationnelle.

Déjà.

Alors que faire pour ne pas transformer cette anxiété en “terreur informationnelle” à une époque où 74 gigaoctets (Go) d’informations sont déchargés, chaque jour, dans nos cerveaux par le biais de nos écrans. Une surcharge d’informations quotidiennes qui équivaut à regarder 16 films ou à lire plus de 200 000 mots.

Rupture Copernicienne 2.0

C’est une rupture copernicienne. Nous sommes passés de l’angoisse de ne pas savoir à l’angoisse de trop savoir. Nous craignons tous ne plus pouvoir un jour démêler le vrai du faux. Le Grand Trop est une angoisse de débordement. Un débordement qui finit par masquer le futur.

Mais que faire quand le monde déborde en permanence sur nos écrans numériques. Comment rester poreux au monde sans se fermer à tout ?

Le Grand Trop ravive la nostalgie d’une ère sans écran. Une époque où le monde était encore digeste. Mais comment digérer ce Grand Trop ? Comment faire quand nous n’avons pas le luxe de méditer dans une retraite silencieuse 60 jours par an comme Yuval Noah Harari ? Que faire si nous sommes rétifs au détachement bouddhique qui prône que tout n’est qu’illusion. Que faire quand nous n’adhérons pas à la conviction d’une fraction des Geeks que nous vivons dans une simulation (si c’est le cas, j’aurais deux mots à dire au programmeur et au game designer).

Certains de mes amis arbitrent le monde en refusant désormais de lire les news dans une forme de fatalisme informationnel. Ils seraient 40% dans le monde selon Reuters qui suit, année après année, cette “news avoidance” croissante.

Est-ce la solution ?

Pour ma part les quatres filtres de serendipité (les gens, les livres, les questions et -de plus en plus- l’éducation patiente et jamais finie des algorithmes) m’aident chaque jour à ajuster mon être au monde. Un pas de deux entre retrait et implication.

C’est une danse complexe et parfois les digues sautent et le monde vous perfore.

À moins que ce monde digital qui nous environne ne nous propose un jour des expériences supérieures. Comme celles auxquelles nous invitent une longue lecture, une rencontre inoubliable, une belle musique, un film long, une belle prière.

Non pas un escapisme, mais une présence de beauté.

À quand un algorithme de la beauté ? Ce serait une idée neuve.

Serait-elle rentable ?

À moins que les cerveaux fertiles de la Silicon Valley proposent en échange un algorithme nettoyeur chargé de laver les déjections informationnelles qu’ils auront provoquées. L’Anti-Tech Tech a de beaux jours devant elle.

Est-ce pour cela que tant de gens autour de nous qui semblent encore opérer se transforment lentement en machines.

Dans l’une des saillances géniales de Blade Runner, Philipp K. Dick posait cette interrogation géniale : “les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?”

Les temps ont changé.

La question devient aujourd’hui : “sommes nous devenus des somnambules saturés du rêve des Androïdes”