Entrer dans la couleur - Umanz

Entrer dans la couleur

Entrer dans la couleur

Parfois la puissance d’un texte se sublime en musique. Je dois la découverte d’Entrer dans la couleur d’Alain Damasio accompagné de la capiteuse musique de Yan Péchin à mon amie Marie Dollé, qu’elle en soit remerciée.

Je dois aussi un sincère remerciement à Taïma Lamalch du label Jarring Effects qui a inlassablement convaincu l’ensemble des artistes impliqués dans cette œuvre de m’autoriser à diffuser sur Umanz la retranscription du texte entrer dans la couleur ainsi que sa vidéo.

Je garde de ce texte, et pour toujours, cette ardente obligation :

“Être vif, relever du vif.”

 

Entrer dans la couleur

Le vivant

Le vivant n’est pas une propriété,

Un bien qu’on pourrait acquérir ou protéger.

C’est un milieu, c’est un champ qui nous traverse dans lequel nous sommes immergés, fondus ou électrisés. Si bien que s’il existe une éthique chez l’être humain, c’est d’être digne de ce don sublime d’être vivant et d’en incarner, d’en déployer, autant que faire se peut les puissances.

Qu’est-ce qu’une puissance ? Une puissance de vie c’est le volume de liens, de relations qu’un être est capable de tisser sans qu’il s’effondre ou encore, c’est la gamme chromatique des affects dont nous sommes capables.

Vivre revient alors à accroître notre capacité à être affecté donc notre spectre ou notre amplitude à être touchés, changés, émus.

Contracter une sensation, contempler, habiter un instant ou un lieu, ce sont des liens élus.

À l’inverse faire face à des stimulus et y répondre sans cesse pollue notre disponibilité.

L’économie de l’attention ne nous affecte pas, elle nous infecte. Elle encrasse ces filtres subtils sans lesquels il n’est pas de discrimination saine entre les liens qui libérent et ceux qui aliénent.

Nos puissances de vivre relèvent d’un art de la rencontre qui est en soi une politique, celle de l’écoute et de l’accueil, de l’hospitalité au neuf qui surgit. C’est la capacité à se tenir debout dans l’ouvert dans ce qu’on pourrait appeler le rouge ouvert, un champ vibratile et frémissant, attentif et vigile.

Et puisque c’est la rencontre, le fait actif d’affecter et d’être affecté passionnément qui va nous hisser au vivant, il devient crucial d’aller à la rencontre.

À la rencontre aussi bien d’un enfant, d’un groupe, d’une femme puis de choses plus étranges comme de rencontrer une musique qui te troue, un livre intranquille, un chat qui ne s’apprivoise pas, une falaise, cotoyer un arbousier en novembre, épouser la logique d’une machine, rencontrer la lumière, la mer, un jeu vidéo, une heure de la journée, la neige.

Faire terreau pour que les liens vivent, les liens sociaux, collectifs et communautaires bien sûr, mais aussi amicaux ou amoureux, filiaux ou familiaux. Puis au-delà, et avec plus d’attention encore les liens avec le dehors, le pas d’chez nous, l’autre-soi, avec l’étranger d’où qu’il vienne.

Et plus loin encore, hors de l’humain qui nous rassure, les liens avec la forêt, le maquis, la terre. Avec le végétal, avec l’animal, avec les autres espèces et les autres formes de vie. Se composer avec, les accepter. Nouer avec elles. S’emberlificoter.

Peut-être n’est-il qu’une seule révolte, au fond, contre les parties mortes en nous. Cette mort active dans nos perceptions saturées, nos pensées qu’on mécanise, nos sensations éteintes.

Être du vif, relever du vif. Les furtifs portent en eux et portent à nous comme un cadeau caché dont le ruban est à défaire : cette double révolution possible, celle des liens horizontaux à tisser sans cesse hors de nous et celle des liens verticaux à intensifier en nous avec nos ascendances animales.

Ce n’est pas l’un ou l’autre, l’un après l’autre; c’est tout ensemble une vitale insurrection collective et intime pour porter au point de fusion nos puissances et en offrir l’incandescence à ceux qu’on aime.

C’est un alliage et c’est une alliance être moins celui qui brûle que celle qui bruisse.

Entrer par effraction dans le rouge ouvert, s’y tenir fragilement.

Pouvoir entrer dans la couleur.


Crédits : Album Entrer dans la couleur Yan Péchin (musique) et Alain Damasio (texte) chez Jarring Effects Label/La Volte

Inspiré du roman LES FURTIFS d’Alain Damasio, La Volte.