Estrangement : un sentiment post-WTF ? - Umanz

Estrangement : un sentiment post-WTF ?

Estrangement : un sentiment post-WTF ?
Credits Csilla Klenyanszki

« We’re All Entertaining Each Other While The World Burns. »

Harper, White Lotus, Saison 2, Episode 1

La scène se passe dans une belle maison de campagne. J’ai 10 ans. Nous sommes invités à un déjeuner du dimanche chez un important personnage Parisien de l’époque, on est dans un Claude Sautet version eigthies. Au déjeuner, deux petits marquis, deux importants de l’époque, glosent. Mon père, qui n’a aucune patience pour les vaniteux, s’agite sur sa chaise, s’agace silencieusement, se lève et proclame : “Je vais aux champignons”. Il ne reviendra pas à table. Ce jour-là, je ne connaissais bien sûr pas le terme, mon père avait gravé, l’estrangement dans mon cœur.

Il y a, au départ de tout estrangement, le regard incrédule d’un enfant.

L’estrangement, je l’ai revu depuis dans les yeux perdus de Delon dans Notre Histoire, le regard débordant de stupeur naïve de Patrick Dewaere, le désespoir noyé de Gaspard Ulliel dans Juste la fin du Monde . Je l’ai perçu dans la plume de Romain Rolland quand il évoquait ces personnes “lointaines d’esprit”. Il m’a harponné dans les pages admirables d’Outsider de Colin Wilson (traduit en français par le fulgurant “l’homme en dehors”) ou chez Camus quand il ne cesse de s’étonner du fossé qui se creuse entre lui et ces gens, toujours les mêmes, qui préfèrent “le décor à la vérité”

L'homme en dehors Colin Wilson (I) - SensCritique

Je l’ai vu dans les tableaux d’Edward Hopper. Je l’ai ressenti dans la poésie mélancolique des dessins de Sempé et l’esthétique de David Lynch. Je l’ai entendu dans les paroles de Creep, dans une chanson oubliée des Guns and Roses (Estranged), dans le regard à la fois chirurgical et détaché de Sally Rooney, dans les incantations hypnotiques de Fauve, dans les ballades tristes de Souchon.

Il m’est revenu plus récemment, dans les essais de Venkatesh Rao sur le Perwaweird . Je l’ai retrouvé dans les silences interloqués et le regard lourd de Vincent Lindon dans Un autre monde, mélange d’effarement et de tristesse lucide.

L’estrangement c’est tout simplement se dire :  qu’est-ce que je fous là ? Quelle est cette époque ? Et qui sont ces gens ?

Mais c’est quoi l’estrangement ? 

 

L’estrangement vient du français médiéval et se répand en Angleterre avant de faire des retours sporadiques chez nous sous la plume de Montaigne. Il signifie un éloignement, une distanciation du réel, parfois un exil intérieur résultant d’une étrangeté perçue. Sa définition la plus courante : « processus par lequel une chose, en s’éloignant ou en changeant, de familière devient étrangère ». 

J’aime beaucoup, de mon côté, la définition qu’en donne l’écrivain Jean-Yves Pouilloux pour qui l’estrangement est “de trouver lointain ce qu’on a d’abord pensé proche, et étrange ce que l’on avait cru familier.” 

L’estrangement a en fait une longue histoire. Certains le font remonter aux Stoïciens, mais c’est Cholvsky (avec son “dispositif qui rend étrange”), Berthold Brecht avec le Verfremdungseffekt (« l’effet d’aliénation ») suivis de Carlo Ginzburg  et son «straniamento ») qui lui redonnent ses vraies lettres de noblesse en révélant la portée universelle de ce qui n’était au départ qu’une intuition.

“Il y a des personnages qui sentent que leurs sens les séparent du réel, de l’être. Ce sens en eux infecte les autres sens.”

Paul Valery

Contempler avec distance la vacuité des débats politiques sur une chaîne de news,  les effets irréversibles du dérèglement climatique, l’éternel retour des démagogues, regarder un jour son conjoint, sa famille comme de parfaits étrangers c’est cela l’estrangement. Mais il y a plus….

Une lucidité à l’envers

 

L’estrangement est souvent assimilé à un éloignement du monde, un pas de côté et un exil volontaire. Mais la vérité de ce sentiment parfois aliénant est que la position “estrangeante” est une forme de révolte, de réflexe défensif face à ceux qui, par leur superficialité ou leur vanité, creusent des fossés infranchissables.

Il faut donc admettre aussi que l’estrangement n’est pas seulement un refus que nous renvoie le monde, mais une production intérieure de nos propres regards «estrangeants».

“J’ai déjà soutenu que la normalité n’est que la secte majoritaire de la pensée magique” 

Venkatesh Rao

Reprenant l’idée d’intuition, une amie anglaise me confiait que l’estrangement pour elle se résumait à un double sentiment de non-appartenance (« I don’t belong here ») et de non adéquation (« I do not fit in »).

On touche là à la vérité profonde de l’estrangement de Montaigne qui reflète le vrai visage des choses. Il révèle la caractéristique profonde de notre condition : la recherche désespérée de la vérité au-delà des apparences

En ce sens, l’étrangement n’est pas qu’un sentiment, c’est aussi une discipline et une écologie de vie.

Une discipline salutaire

 

La philosophe Sylvia Giocanti parle à ce sujet d’effort de démystification, de “guérilla contre soi-même obligeant à une incessante mobilité, et à l’acceptation d’un devenir étranger à ses propres représentations, qui entretient un malaise fécond.” 

L’estrangement devient alors un exercice de dévoilement. Un point de passage salutaire, une sortie de la caverne de Platon, du monde des indifférents . En d’autres mots, Il faut s’estranger pour voir le monde.

“L’estrangement dévoile les ressorts de la comédie humaine, le théâtre du monde […] L’estrangement est donc un procédé de dé-codage, qui permet d’encoder autrement” insiste de son côté Céline Spector.

Mais la malédiction de l’estrangement c’est qu’il est à la fois une façon d’être au monde et de ne pas en être. 

C’est un sentiment complexe et une ascèse dont on ne peut se déprendre une fois qu’on l’a connu et reconnu. C’est un mot-talisman et un refuge pour tous ceux qui ont déja vécu cette étrange distance avec le monde tel qu’il va ou ne va pas. Souvent, celui qui porte un regard “estrangeant” s’interdit la satisfaction.

Et au-delà de l’insatisfaction rode le second danger de l’estrangement : s’abstraire de l’action. Car les tentations de l’estrangement sont multiples et paradoxales : détachement nihiliste ou fuite dans l’escapisme, alors qu’il peut constituer un préalable à l’action hyperlucide. 

Nous vivons actuellement l’étrange collision entre les Hyperobjets incompréhensibles, le monde Bani (puissant acronyme remplaçant de VUCA) et l’ère de l’enchevêtrement. Et nous assistons parallèlement sur nos écrans, aux soubresauts hystériques de ce monde de plus en plus visible décrit par Romain Gary exacerbé par les algorithmes et le Social Media. 

Pour le Philosophe Guillaume Leblanc, l’estrangement est un véritable “opérateur de déprise”. ll est vrai que l’estrangement, par l’acuité de son regard, s’offre un spectacle inédit et parfois aveuglant. Or, il faut savoir parfois se détacher de la charge mentale des questions sans réponse qu’imprime en continu un oeil estrangeant exercé. Il nous revient alors de choisir si l’estrangement est une pulsion incapacitante ou un moteur.

Car se sentir estranger d’un monde c’est aussi intensément en vouloir un autre et en le désirant, le faire arriver. L’estrangement ne doit donc pas être une fuite, mais une sortie par le haut vers l’agentivité

C’est le coût -élevé- du refus la passivité et du gouffre de la déréalisation bien connu des psychanalystes. Même drapé dans son incompréhension, le héros doit revenir au monde, c’est la grande leçon du désert, de Campbell et de toutes les spiritualités.

Et c’est pour cela que je reviens au regard de l’enfant incrédule du début. Il y a aussi dans chaque enfant, un appel enthousiaste à renouveler le monde et une énergie créatrice à faire jaillir. Le réel n’est pas un musée.

C’est toute la beauté des vers de Samuel Ullman, qui appelle la tribu des estrangés à l’action :

Jeune est celui qui s’étonne et s’émerveille. Il demande,
comme l’enfant insatiable. Et après ?
Il défie les évènements et trouve la joie au jeu de la vie.

In fine, Il n’y a de sortie possible que celle d’être au monde, dans une époque qui ne nous a pas choisis.

D’habiter le monde. Quel qu’il soit.

« Pip voyait des multitudes d’insectes de corail, dieux omniprésents, qui, du firmament des eaux, soulevaient l’orbe colossal de l’Univers. Il voyait le pied de Dieu posé sur la pédale du métier à tisser le monde, et il le disait, et c’est pourquoi ses compagnons le traitaient de fou. 

Ainsi la démence de l’homme est la sagesse du ciel, et, en s’éloignant de toute pensée humaine, l’homme atteint enfin la pensée divine qui, pour la raison, est absurde et frénétique. C’est pourquoi peine et bonheur sont aussi incompris que Dieu. »

Herman Melville (Moby Dick)