Où sont nos frictions magnifiques ?
J’ai écrit, il y a longtemps maintenant, à l’occasion de l’anniversaire d’un ami ce que représentait la quarantaine pour moi. Je disais à l’époque : 40 ans c’est l’âge des nuances…ou des excuses. Cette réflexion a nourri quelques années plus tard l’ouverture de mon Cabinet de coaching Second Act. Cette perception essentielle des nuances est l’une des bénédictions inattendues de la quarantaine et, parmi ces nuances : la capacité de distinguer les frictions utiles des frictions inutiles.
Je ne suis pas le seul qui a découvert cet insight du jour au lendemain. Kierkegaard a déclaré il y a plus d’un siècle “Ce n’est pas le chemin qui est difficile c’est le difficile qui fait le chemin”, l’essayiste Lawrence Yeo, dont il m’est arrivé de traduire des essais, parle de son côté d’utilité marginale croissante des obstacles.
En bref, Il y a des frictions qui éduquent et des frictions qui consument.
Alors comment distinguer les bonnes des mauvaises frictions ?
Le Jungien que je suis vous dirait que la première friction “utile” est la capacité de se confronter à son ombre. De comprendre et d’intégrer, en deuxième partie de vie, la douleur sociale qui consiste à arracher son masque, sa persona publique. Cette première friction qui apparaît au cours de la quarantaine mais, parfois, beaucoup plus tôt, est l’une des plus douloureuses.
Les plus sages des mes amis, les gens longs que j’ai interrogés sur ce sujet m’ont parlé de “leurs frictions utiles”. Ils m’ont parlé de la friction de l’inconnu, de l’altérité. D’autres m’ont parlé de l’erreur, du risque, de la confrontation, du feedback difficile, de l’échec et du doute…Et oui, de la curiosité, une quête de friction essentielle et fertile entre ce que l’on sait et ce que l’on ne sait pas encore.
Un neurologue expliquerait de son côté que les frictions facilitent la plasticité neuronale, Mais la vérité des frictions est que les frictions inutiles, sont tout aussi complexes – parfois plus à éliminer. On sent qu’elles nous empêchent d’être réellement nous même mais elles sont parfois perversement confortables (ou pire valorisées par la société). Pour cela, il nous suffit de réfléchir aux combats que nous repoussons chaque jour, les obstacles que nous refusons, “les petits arrangements avec le réel” dont parlait Pessoa. Les conforts que nous refusons d’éliminer de nos vies.
Et ils sont nombreux ? Il y a par exemple le confort de l’opinion, le confort de l’indifférence, le confort de l’habitude, de la comparaison, de la critique ou celui de la conformité.
Quels sont vos petits arrangements avec le réel ?
Car l’insight sous-jacent des frictions utiles ou inutiles est que les frictions inutiles sont les plus difficiles à faire disparaître. Et dans cette danse permanente entre les frictions qui nous servent et nous desservent émerge un étrange paradoxe : les frictions inutiles se présentent souvent à nous avec le masque de l’utilité. Le digital frictionless est à cet égard devenu un dogme et une hystérie.
La vraie question à se poser est :
Quelles frictions t’élèvent et quelles frictions t’épuisent ?
Et c’est pour cela que tant de gens hésitent à faire le tri sélectif entre leurs frictions utiles et leurs frictions inutiles.
Pourquoi la modernité fuit-elle la friction ? Le vivre ensemble est une friction, l’accueil (par un humain) est une friction, le service client (par un humain) est une friction, le couple est une friction, élever des enfants est une friction. Petit à petit, l’ersatz de vie qu’on appelle la vie numérique fait disparaître nos frictions magnifiques.
Le frictionless digital est-il vraiment utile ? Certains commencent à se poser la question et souhaitent réhabiliter la friction. Dans mon cabinet il m’arrive d’ouvrir de magnifiques discussions avec des dirigeants sur la notion de friction et il m’arrive parfois de partager ce texte étonnant d’Alex Danco sur le Shopify Effect.
La friction n’est pas l’inefficacité.
Est-ce ce besoin vital de friction qui fait que le label No AI est déjà apposé sur plus de 240.000 sites ? Que des Friction Fixers sont payés dans les grands groupes pour ramener de la friction dans les réunions et distinguer dans les tâches quotidiennes les frictions utiles des frictions inutiles ?
La friction serait-elle en train de devenir premium ?
Et si le problème n’était pas le frictionless, mais la posture dogmatique consistant à refuser toute friction avant même de comprendre ce qu’elle fait éclore.
C’est peut-être pour cela que nous confondons et inversons parfois le frottement qui libère du frottement qui opprime.
Et c’est peut-être là, paradoxalement, que réside l’ultime friction utile : réapprendre à distinguer, et célébrer, dans ce monde de surface, nos frictions magnifiques.

