
Je savais lire vite, mais j’avais perdu une merveille essentielle, le plaisir de lire. L’extase de lire lentement.
Les gens cherchent en permanence un petit raccourci, un truc, une méthode rapide. Hack Your Life, nous enjoignent les ravis de la crèche de la Silicon Valley et de la Hustle Culture, spécialistes en piratage de cerveaux. Mais s’il y a bien quelque chose que je porte au firmament, et c’est un conseil que je distille régulièrement dans mon cabinet Second Act, c’est la capacité de faire les choses lentement. “Avec une lenteur de nuage” dirait Bobin.
La question à méditer :
De quelle perte s’habille ton gain de temps ?
Nous passons la première partie de vie à chercher des raccourcis. La seconde partie de vie nous invite à pénétrer dans le monde de la merveille et de redécouvrir la magie des rallongis.
Il y a dans le film Baraka une scène exceptionnelle d’un moine dans l’agitation des rues de Tokyo qui marche lentement, chacun de ses pas dure un siècle.
Au fil des années, je me suis pris à envier cette personne. Cette capacité à sentir chaque pas est devenu l’essence d’une autre façon de découvrir le monde et de déchirer le voile de ce que la performance nous murmure en permanence : tu es insuffisant, tu es insuffisant, tu es insuffisant.
J’ai appris récemment que la vitesse moyenne de l’homme s’est accélérée de 15% dans les grandes villes entre 1980 et 2010. Quelle performance fabuleuse ! Mais pourquoi ?
À quoi cela sert-il d’arriver plus vite, pour arriver nulle part ?
“Il y a deux siècles, il fallait cinq ans pour qu’un cochon atteigne le poids de 58 kilos ; aujourd’hui, il fait son quintal en six mois et il est massacré avant même d’avoir perdu ses dents de lait. Le saumon d’Amérique du Nord est génétiquement modifié pour grossir quatre à six fois plus vite que la moyenne. Le petit exploitant est remplacé par la ferme industrielle qui débite à grande vitesse une nourriture peu onéreuse, abondante et standardisée.” nous rappelle Carl Honoré dans son éloge de la lenteur.
Mais pourquoi ? Pourquoi ? Car la vertu essentielle du capitalisme à l’âge du slopitalisme est de nous glisser à l’oreille : pas assez, pas assez. plus vite, plus haut.
C’est le triomphe d’Insuffisance Inc.

Mais les premières craquelures apparaissent, les gens comprennent aujourd’hui que la “performance” est devenue le masque invisible de la consommation. On parle de plus en plus de #postperf. La tendance #postperf interroge notre monde où l’efficacité est devenue extraction. Un monde où foncer sans regarder le paysage, nous amène plus vite dans le mur.
Je pense que l’on devrait avoir juste l’efficacité de marché qu’il est nécessaire. Car chaque chose de valeur dans la la vie humaine se situe dans le royaume de l’inefficacité : l’amour, la famille, le lien, la communauté, la culture, les vieilles habitudes, les chaussures confortables”
Edward Luttwak
Car la lenteur, comme l’involonté, comme l’inutilité, comme l’ennui nous murmure quelques paroles oubliées : savoure, ralentis, écoute, regarde, rêve.
Ces talents de l’âme portent une leçon éternelle. La leçon mystique de l’arbre détaché de ses fruits.
C’est l’éternelle leçon de Ionesco :
Regardez les gens courir affairés, dans les rues. Ils ne regardent ni à droite, ni à gauche, l’air préoccupé, les yeux fixés à terre, comme des chiens. Ils foncent tout droit, mais toujours sans regarder devant eux, car il font le trajet, connu à l’avance, machinalement. Dans toutes les grandes villes du monde c’est pareil. L’homme moderne, universel, c’est l’homme pressé, il n’a pas le temps, il est prisonnier de la nécessité, il ne comprend pas qu’une chose puisse ne pas être utile; il ne comprend pas non plus que, dans le fond, c’est l’utile qui peut être un poids inutile, accablant. Si on ne comprend pas l’utilité de l’inutile, l’inutilité de l’utile, on ne comprend pas l’art; et un pays où l’on ne comprend pas l’art est un pays d’esclaves et de robots, un pays de gens malheureux, de gens qui ne rient pas ni ne sourient, un pays sans esprit; où il n’y a pas l’humour, où il n’y a pas le rire, il y a la colère et la haine.”
Au final, la grande leçon du grand rallongis est de nous permettre de nous affranchir du temps utile, du temps des horloges. Convoquer le temps magique du “Once upon a time” qui comme nous le rappellent les spécialistes des contes de fées ne signifie pas simplement “il était une fois” mais il était une fois au-dessus du temps…
Et parfois, en dehors du temps.
Lire également TS;DT too short, didn’t think ou le retour du profond.

