Lettre à un ami confiné – Umanz

Lettre à un ami confiné

Cher Patrick,

C’est étrange, à l’annonce de notre confinement, la lumière sur Paris était blanche et blafarde comme j’imagine qu’était Pompéi après l’éruption du Vésuve, lorsque les cendres avaient tout recouvert, ou la lumière crue décrite par Camus dans la Peste, et il me plait à penser que notre planète nous envoie des messages intemporels quelles que soient les époques.

Lundi, tu m’a demandé au téléphone ce que m’inspirait la crise actuelle et ses implications sur le sens. Dans cette expérience inédite de confinement, il m’est venu l’idée de t’écrire et de répondre par lettre à cette invitation. Depuis quelques mois déjà, nous avions pris l’habitude de ces longues conversations autour du sens au travail et de ce que nous pourrions proposer aux dirigeants.  Et puis, comme tout le monde, nous avons été, en quelque sorte, pris à la gorge par ce virus, et voilà qu’il nous faut apporter une réponse, mais peut-être pas à l’endroit que nous avions imaginé.

Avec cette crise qui rebat les cartes, revêt des significations encore obscures et ouvre des opportunités que nous apercevons à peine, nous devons apprendre à penser ce qui n’est pas encore et pour cela, nous pouvons essayer de réfléchir à partir de nos émotions, comment elles nous envahissent et comment elles font sens dans ce que nous vivons.

L’obligation de confinement a créé autour de moi des émotions diverses entre sentiment d’isolement et crainte d’une trop grande promiscuité. Il me pousse à réajuster mes distances de sécurité.

Pour ma part, je ne renonce pas à la solitude forcée de ce moment, c’est une formidable ouverture à soi à défaut de l’ouverture aux autres ! C’est aussi le moment, pour chacun, de prendre du recul, revisiter ses équilibres de vie, s’interroger sur ses choix professionnels et sur ce qu’il décide de faire de sa vie

A la maison, c’est le constat d’une promiscuité à laquelle nous étions peu familiers. Nous étions habitués à vaquer à nos occupations du week-end en constellation, chacun à ses activités préférées en fonction de son âge, de ses envies, de ses amis… 

Et surtout, nous pouvions sortir, prendre la porte lorsque l’on avait besoin de s’écarter un peu et il nous faut à présent découvrir une autre distance, plus intérieure, plus personnelle, notre distance intime de sécurité en quelque sorte. Il est question là d’apprendre à s’ouvrir à l’essentiel, à s’écouter de l’intérieur et à trouver notre place dans cette intériorité face aux bruits et trépidations de l’extérieur. 

Paradoxalement, le renoncement aux activités sociales nous amène à faire communauté différemment et à tisser du lien virtuel avec l’entourage proche ou lointain. Des solidarités entre voisins émergent, des communautés de travail spontanées se créent, des cercles d’amis se donnent rendez vous pour des cafés ou des apéros virtuels. Le temps informel se ritualise davantage. Une manière différente de faire société émerge, plus attentive et paradoxalement plus présente.

Prenons aussi le temps de profiter de cette étrange promiscuité pour découvrir notre liberté intérieure, qui nous dictera, si nous y prenons attention, ce qui est précieux pour nous, en termes d’activités et en termes de liens avec les autres

Tout à coup, tout se fait à distance, les réunions, les rendez vous, on est assaillis de mails, de sms, de whatsapp, la communication écrite et orale prend une dimension qu’on ne lui connaissait pas. Autour de moi, certains disent “je n’ai jamais été autant en réunion”, de la gestion de crise à la gestion des dossiers courants. Il y a ceux qui n’ont renoncé à rien, ont réorganisé tous leurs agendas à distance, ont reprogrammé les rendez vous par skype ou par zoom, bref, ont tout fait comme avant. Et puis, il y a ceux pour qui le temps s’est arrêté, comme si cette crise était une sorte de coup d’arrêt à ce qui se faisait avant. Au-delà des rendez vous annulés, des contrats reportés, il se dessine là une véritable crise du sens. Et surtout un besoin irrésistible de ralentir. Ralentir pour mieux réfléchir à la suite et pour mieux réinventer le travail de demain.

Un conseil  accueille ce qui vient pour toi. Si tu es tétanisé par la situation c’est que tu as besoin de temps pour choisir, pour te positionner et prendre une direction, accorde-toi ce temps. Si au contraire, tu es dans l’agitation, pense à respirer et à savourer l’idée que nous vivons une temporalité unique et dense, pense surtout à te ménager car ce temps va être long et tu dois pouvoir compter sur ton endurance.

Il te faudra aussi choisir entre la peur ou le combat. Souvent, la position la plus courante est de faire à l’identique, dans un mouvement de continuation en prenant simplement en compte cette nouvelle dimension qu’est le confinement. On réorganise alors les modalités du travail tout en multipliant les réunions de crise. Comme dans la nature où le besoin d’homéostasie est plus fort que le changement, le premier réflexe dans l’organisation est de retrouver son fonctionnement initial au plus vite. A ce rythme, dans quelques semaines, nul doute que certains dirigeants seront au bord du burn-out. Or notre époque traverse une crise majeure, par sa taille et par ses conséquences (sur la santé, la démographie, l’économie, la planète, …) et nous sommes nombreux à penser que rien de ce que nous avons vécu auparavant sera absolument identique dans l’après-crise. Certains inventent des modalités pour être davantage solidaires, partager leur savoir et leur savoir-faire, des communautés s’auto-organisent pour faire corps dans leur métier ou dans leur ville, 

Il me semble sage d’adopter la politique des petits pas car nous connaissons le point de départ de cette transition mais nul ne peut prédire la suite.

Voilà, cher ami, c’en est assez pour aujourd’hui. Je m’aperçois que je n’ai même pas pris la peine de me pencher à la fenêtre, pourtant le soleil nous a mordu de sa caresse tout au long de la journée. Le printemps nous envahit de son insolence. Quand à nous, il va nous falloir apprendre la saveur du temps long, dans l’immobilité d’un vieux monde qui cherche encore le chemin de sa transformation. Nul doute qu’il y parviendra.

Ce que je ressens profondément, c’est que la plupart d’entre nous avons grandi en nous adaptant au fur et à mesure au monde tel qu’il était, tel qu’on nous l’a présenté, décrit, en nous conformant à ce qui était attendu de nous… Cette crise qui nous confine et nous offre l’opportunité du silence et de la solitude, est une magnifique opportunité de renouer avec notre identité profonde, de rechercher qui nous avons envie d’être au monde, et comment nous avons envie de l’habiter. En somme, c’est à partir de notre transformation intérieure que nous pourrons réinventer l’avenir de notre vieille planète. C’est une promesse qui ouvre le champ des possibles et nous met sacrément en responsabilité de vivre notre vie !

Prends soin de toi.

Corinne Ejeil