Il y a des phrases à forte intensité psychique. Des phrases où la concentration de vérité, de profondeur et de mystère vous happe immédiatement.
Pour moi cette phrase d’Herman Hesse* a ouvert un monde :
“Tu es bien trop exigeant et affamé pour ce monde simple et indolent, qui se satisfait de si peu. Il t’exècre ; tu as une dimension de trop. Celui qui désire vivre aujourd’hui en se sentant pleinement heureux n’a pas le droit d’être comme toi ou moi. Celui qui réclame de la musique et non des mélodies de pacotille ; de la joie et non des plaisirs passagers ; de l’âme et non de l’argent ; un travail véritable et non une agitation perpétuelle ; des passions véritables et non des passe-temps amusants, n’est pas chez lui dans ce monde ravissant.”
Des gens qui ont cette “dimension de trop” j’en croise très souvent dans mon Cabinet Second Act. Ce sont des gens qui demandent plus à la vie. Des gens rares, souvent des gens longs. Parfois vous les croisez sur des chemins de traverses. Souvent ils sont en entreprise, undercover, où ils masquent leur âme étincelante sous une cape de conformité. Je voulais aujourd’hui leur rendre hommage et que cette ode constitue aussi un manuel pour leur entourage privé et professionnel.
Car ces gens nativement extra-dimensionnés sont en meta-cognition permanente . Ils sont toujours pris entre l’ estrangement du (qu’est-ce que je fous là ?) la tentation de l’outsider et le syndrome de l’imposteur (je vais finir par être démasqué).
Ce sont aussi de perpétuels insatisfaits. Bien qu’ils fassent souvent partie des mythiques High Potentials, ils ne sont jamais totalement remplis par les colifichets offerts par les métiers conventionnels : zéros supplémentaires à leur salaire, bureau d’angle, voiture de fonction, déférence quasi-papale. Peut-être est-ce en raison de leur humilité pathologique, cette impression de ne jamais en faire assez et cette conviction -parfois lourde à porter- de pouvoir faire mieux.
Ils en font trop, pensent qu’ils n’en font pas assez. Le juste milieu est introuvable.
Avoir une dimension de trop, aujourd’hui dans la modernité liquide, c’est tenir deux tensions paradoxales. C’est être parfois hyper-conscient de l’inutilité de son travail face aux enjeux du monde de demain tout en étant, en même temps, hyper-conscient d’être sous-utilisé.
Car les surdimensionnés sont hantés par la possibilité. Ils refusent le contrat social tacite qui veut des citoyens aplatis, ou, en entreprise des bouche-trous dorés d’ERP. Ils ne peuvent pas s’empêcher de sans cesse contester ou de vouloir plier la réalité à leur vision.
Ceux qui ont une dimension de trop ne s’accommodent pas, ne se résolvent pas. Ce qu’ils ont “de trop” ce n’est n’est pas de l’excès, ce sont des ponts vers d’autres intellects, d’autres façons de faire, d’autres ambitions, d’autres hauteurs de vue. Habitués à penser à la crête, les extra-dimensionnés sont des médiateurs de mondes. Trop d’angles, trop d’intuitions, trop de fils les relient à ce qui échappe à tous.
Ils ont les aspérités visibles et tactiles.
Bien sûr, ils savent qu’ils débordent. Ils savent que chaman n’est pas une fonction managériale et qu’exilé n’est pas un métier. Mais fondamentalement ils ne rentrent pas dans les cases. Même s’ils peuvent donner pendant longtemps le change, “they don’t fit in” comme on dit chez les MBB. Ils ont ce don pénible de voir, comme le nez au milieu de la figure, ce qui cloche.
En fait, les extra-dimensionnés refusent de jouer le jeu même s’ils savent qu’il est plus confortable de jouer le jeu que de se demander à quel jeu on joue…ou pourquoi on joue le jeu.
Les extra-dimensionnés sont souvent des Insecure Overachievers. Dans la finance on les appelle des high beta. Imprévisibles, incompris, ce sont pourtant les seuls à pouvoir obtenir des résultats spectaculaires car non linéaires.
Les extradimensionnés sont des gens si vastes que la seule solution qu’a trouvé la société occidentale c’est de les mettre en réparation sous des acronymes médicaux à 3 ou 4 lettres, après avoir échoué à les noyer sous des tonnes de jeux vidéo, Netflix et de MacDo.
On les dit lunatiques mais la vérité c’est qu’ils manquent d’un monde capable d’accueillir leurs excès.
Et s’ils restent (encore) chez vous c’est qu’ils s’accrochent à une idée : même si la société glorifie le moyen, à chaque époque le progrès est relancé par des iconoclastes.

