Toute vie qui n’est pas purement mécanique est tissée de deux fils – Umanz

Toute vie qui n’est pas purement mécanique est tissée de deux fils

Il est un conte qui touche de très près au vif de l’existence : celui de ce moine qui traverse une forêt, entend un oiseau chanter, l’écoute un bref instant et se trouve à son retour étranger à la porte de son couvent, car il a été en fait absent cinquante années et, parmi tous ses camarades qui ont survécu, un seul le reconnaît. Cet oiseau ne chante pas seulement dans les forêts, même s’il en est peut-être natif. Il chante dans les endroits les plus misérables. L’avare l’entend, et sourit, et les jours pour lui ne sont plus que des instants. Je l’ai évoqué sans autre accessoire qu’une lanterne nauséabonde parmi les dunes rases.

Toute vie qui n’est pas purement mécanique est tissée de deux fils : la recherche de cet oiseau, et son écoute. Et c’est simplement cela qui rend la vie si difficile à évaluer, et les délices de chacun d’entre nous si incommunicables. La simple connaissance de ce fait, un seul souvenir de ces instants où l’oiseau chanta pour nous, suffisent à nous remplir d’étonnement quand nous tournons les pages d’un écrivain « réaliste ». Là, c’est certain, nous trouvons une image de la vie – mais pour autant qu’elle est faite de boue et de craintes mesquines, dont le souvenir nous fait honte, et que nous aimerions mieux oublier : de la note de ce rossignol effaceur de temps, nous ne saurons rien. 

Robert Louis Stevenson (Les porteurs de lanternes)