Méditation sur des temps incertains – Umanz

Méditation sur des temps incertains

L’ère VUCA qui s’annonce est décuplée par un méchant virus. Alex Steffen, futuriste, affirmait il y a quelques jours que le Coronavirus constituerait un accélérateur d’étrangeté. Nous y sommes…Lénine qui s’y connaissait aussi bien en morts qu’en viralité professait :Il y a des décennies où rien n’arrive et il y a des semaines où les décennies arrivent.”  Nous y sommes aussi…Alors comment prendre du recul quand la peur se mêle aux rumeurs, aux désespoirs, à l’impuissance et aux intoxications diverses et variées. Plusieurs textes à travers les siècles peuvent nous aider à méditer et prendre du recul en ces temps incertains.

Vivre pleinement

Savoir vivre pleinement,

“mettre du poids plus que du volume dans sa vie”

comme nous le rappelle Sénèque :

“L’essentiel n’est pas de vivre longtemps mais pleinement. Vivras-tu longtemps c’est l’affaire du destin. Pleinement c’est l’affaire de ton âme. La vie est longue si elle est remplie. […] Cet être n’a pas vécu il s’est attardé dans la vie. Il n’est pas mort tard mais il a mis longtemps à mourir. Il a vécu quatre vingt-ans : je voudrais savoir de quel jour tu dates sa fin. Mais celui-là est mort en pleine force : lui, du moins, s’est acquitté des devoirs d’un bon citoyen, d’un bon ami, d’un bon fils; il ne s’est relâché sur aucun point. S’il n’a pas atteint le terme de son âge, l’oeuvre de sa vie est terminée. L’autre a vécu quatre vingt-ans : non, il a duré quatre-vingt ans, à moins que tu n’entendes qu’il a vécu de la façon dont on dit que les végétaux vivent ? Je t’en conjure, Lucilius: faisons en sorte que, comme les matières précieuses, notre vie, au défaut du volume, vaille par le poids.

Accepter l’incertitude et le doute libérateur

Comme le pressent Kant On mesure l’intelligence d’un individu à la quantité d’incertitudes qu’il est capable de supporter.”  Il faut donc aimer et apprivoiser l’incertitude, vivre et accepter le changement, la surprise et l’impermanence. Retrouver l’Amor Fati cette amour du destin cher à Nietzsche.  

Apprendre à “débrouiller son chaos” comme nous  y invite Cherbuliez est donc notre destinée humaine. In fine, on découvre que l’incertitude est le moteur du Philosophe. Aimer le hasard et les gens qui doutent... En profiter pour méditer et s’inspirer ce profond texte  de Bertrand Russel sur le “doute libérateur” :

“c’est dans son incertitude même que réside largement la valeur de la philosophie. Celui qui ne s’y est pas frotté traverse l’existence comme un prisonnier: prisonnier des préjugés du sens commun, des croyances de son pays ou de son temps, de convictions qui ont grandi en lui sans la coopération ni le consentement de la raison. Tout dans le monde lui paraît aller de soi, tant les choses sont pour lui comme ceci et pas autrement, tant son horizon est limité; les objets ordinaires ne le questionnent pas, les possibilités peu familières sont refusées avec mépris. Mais […] à peine commençons-nous à philosopher que même les choses de tous les jours nous mettent sur la piste de problèmes qui restent finalement sans réponse. Sans doute la philosophie ne nous apprend-elle pas de façon certaine la vraie solution aux doutes qu’elle fait surgir: mais elle suggère des possibilités nouvelles, elle élargit le champ de la pensée en la libérant de la tyrannie de l’habitude. Elle amoindrit notre impression de savoir ce que sont les choses; mais elle augmente notre connaissance de ce qu’elles pourraient être; elle détruit le dogmatisme arrogant de ceux qui n’ont jamais traversé le doute libérateur, et elle maintient vivante notre faculté d’émerveillement en nous montrant les choses familières sous un jour inattendu.”

Refuser les réponses simplistes

Vivre avec la complexité du monde Vuca c’est aussi se garder des intoxications, de la cacophonie de l’outrage et des réponses simplistes comme le rappelle si justement cette mise en garde d’Hannah Arendt au regard de l’histoire :

“Dans un monde toujours changeant et incompréhensible, les masses avaient atteint le point où elles croyaient simultanément tout et rien, où elles pensaient que tout était possible et que rien n’était vrai. […] La propagande de masse découvrit que son auditoire était prêt à tout moment à croire au pire, quelle qu’en fut l’absurdité, et ne répugnait pas particulièrement à être trompé, puisqu’il pensait que de toute manière, toute affirmation était mensongère. […] dans de telles conditions on pouvait faire croire aux gens les déclarations les plus fantastiques un jour, et être sûr que, si le lendemain on leur donnait la preuve irréfutable de leur fausseté, ils se réfugiaient dans le cynisme. Au lieu d’abandonner les chefs qui leur avaient menti, ils protesteraient qu’ils avaient toujours su que la déclaration était mensongère et admiraient leurs chefs pour leur intelligence tactique supérieure.

Hannah Arendt, Les origines du Totalitarisme

Faire et prendre part

Transcender la complexité, c’est aussi “fragilement faire et prendre part” avec courage et allant comme nous y incite cette fulgurance du Collectif Catastrophe dans la “Nuit est encore jeune” ce seul moyen de nous sentir vivant :.Le réel n’est pas un musée

“Le réel n’est pas un musée, et nous ne voulons pas nous satisfaire de toucher le monde avec les yeux. Nous voulons le prendre à bras-le- corps et nous salir les mains. Nous voulons nous ruer tout entiers, sans condition, sur ce terrain de jeu tragique qu’est l’existence. Tenter nos propres combinaisons, rater et recommencer rater encore et mieux, nous tromper vingt fois peut-être, mais toujours nous sentir vivants.Nous voulons, fragilement, faire et prendre part”

La Nuit est encore Jeune, Collectif Catastrophe

En bref vivre en majuscule, une vie héroïque, une vie de sens en s’inspirant de ces mots qui crépitent d’Anna de Noailles : “Toi, vis, sois innombrable à force de désirs, de frissons et d’extase” .

Avoir cette envie et cette  force de “lancer les dés” de Bukowki, de “chevaucher la vie jusqu’au rire parfait” :

“Si tu essaies, fais-le jusqu’au bout

Aucun autre sentiment, sensation n’est comparable à cela

Tu seras seul avec les dieux et les nuits s’enflammeront

Fais-le, fais-le, fais-le jusqu’au bout.

Jusqu’au bout.

Tu chevaucheras la vie jusqu’au rire parfait, c’est le seul bon combat qui existe.”

Charles Bukovski (1920-1994)

Vivre l’amour

Vivre enfin “de poésie, de couleur et d’amour” ces essentiels oubliés comme nous le rappelle Saint-Exupéry dans Que faut-il dire aux hommes :“On ne peut vivre de frigidaires, de politique, de bilans et de mots croisés, voyez-vous ! On ne peut plus vivre sans poésie, couleur ni amour” 

Une obsession constamment martelée et léguée à l’éternité par l’auteur inoubliable du Petit-Prince

– Adieu, dit le renard. Voici mon secret. Il est très simple : on ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux.

– L’essentiel est invisible pour les yeux, répéta le petit prince, afin de se souvenir.

– C’est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante.

– C’est le temps que j’ai perdu pour ma rose… fit le petit prince, afin de se souvenir.”

En bref chérir les autres, ces essentiels trop souvent négligés et à présents menacés.

Retrouver le courage

Il nous faut enfin, face à la maladie et la mort, avoir la force d’avoir du courage  comme nous le rappelle Borges la vie n’a de valeur que si tu as la valeur de l’affronter.”

Car ceux qui vivent ce sont ceux qui luttent  scande Hugo  et nous pouvons toujours retrouver le “secret des grandes combustions” dont parlait Aimé Césaire : 

“Je retrouverai le secret des grandes communications et des grandes combustions.Je dirais orage. Je dirais fleuve. Je dirais tornade. Je dirais feuille. Je dirais arbre. Je serais mouillé de toutes les pluies, humecté de toutes les rosées. Je roulerais comme du sang frénétique sur le courant lent de l’œil des mots en chevaux fous en enfants frais en caillots en couvre-feu en vestiges de temples en pierres précieuses assez loin pour décourager les mineurs. Qui ne me comprendrait pas ne comprendrait pas davantage le rugissement du tigre.”

Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays Natal

Vivre le désespoir

Il faut enfin savoir garder sa vulnérabilité, accepter nos fragilités, si humaines et si nécessaires, donc garder de l’espace pour désespérer et se consoler :“Le remède à tout : de l’eau et du sel. De la sueur, des pleurs ou la mer”

Isak Dinesen aka Karen Blixen

Nous sommes et nous serons blessés, couverts de cicatrices, il faut accepter de se recoudre “maille après maille” comme le conseille Joan Didion. Accepter le tragique quand il survit en se rappelant la leçon lourde de sens, la “stoïque fierté” de la Mort du loup d’Alfred de Vigny 

“Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d’Hommes, Que j’ai honte de nous, débiles que nous sommes !

Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,

C’est vous qui le savez, sublimes animaux !

A voir ce que l’on fut sur terre et ce qu’on laisse

Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse.

– Ah ! je t’ai bien compris, sauvage voyageur,

Et ton dernier regard m’est allé jusqu’au coeur !

Il disait : “Si tu peux, fais que ton âme arrive,

A force de rester studieuse et pensive,Jusqu’à ce haut degré de stoïque fierté

Où, naissant dans les bois, j’ai tout d’abord monté.

Gémir, pleurer, prier est également lâche.

Fais énergiquement ta longue et lourde tâche

Dans la voie où le Sort a voulu t’appeler,

Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler.”

Ou méditer la dignité, celle d’un autre loup, celui de Popoli entraperçu en quarantaine  par Paolo Rumiz.

“Il y a, au centre de Popoli, tout près, un loup malade, exemplaire, en quarantaine, me disent les hommes en uniforme. Nous allons le voir. Je le flaire, à bonne distance, son odeur forte rappelle la chair crue légèrement putréfiée, tout à fait differente de celle du chien. Il somnole sur un lit de paille, lève à peine les yeux.Par un judas, la lampe électrique illumine un regard plein de fierté, inoubliable.Un loup malade, boiteux et infecté a plus de noblesse qu’un roi.”

Paolo Rumiz, extrait de “La légende des montagnes qui naviguent” 2018

Autant de méditations éternelles et essentielles qui nous rappellent le tragique mais aussi la dignité. Que la valeur de ce qui compte reste ceux qui comptent. Qu’il y a toujours le pouvoir de l’action, la richesse des liens, des amis, de la famille, de l’autre et de l’amour.

Comme le rappelle justement Sénèque c’est notre erreur de ne voir la mort que devant nous : en grande partie déjà on l’a laissée derrière; tout l’espace franchi est à elle.”

Après…Après, ce temps incertain, il nous faudra encore et toujours savoir “rallumer les étoiles”  .

“Puissions-nous vivre des temps intéressants” disait Churchill. 

Ils le seront certainement.