Chers gens longs,
Il y a des mots qui nous cherchent depuis longtemps.
C’est la vie qui tend les livres disait Bobin…Et on sait tous que les livres murmurent des paroles invisibles. Hannah Arendt disait “les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action”. Chez moi, ils ont souvent été à l’origine de percées d’êtres comme l’écrit joliment Christiane Singer.
Ces paroles invisibles ont guidé ma vie et il m’a fallu des années, toujours sur la célèbre autre route de Robert Frost pour me rendre compte que tous ces mots, toutes ces phrases étaient des panneaux indicateurs vers cet absolu dont parle si bien Romain Gary et que nous cherchons tous sans jamais l’atteindre.
Alors, pour tous les gens qui comme l’ermite immobile du Creusot cherchent le surgissement d’une présence, l’excès du réel qui ruine toutes les définitions j’ai consigné ici ce que j’appelle mes bribes célestes.
Peut-être que nous sommes une minorité à nous reconnaître dans des mots, à être tenus par des mots, pourtant, comme Pessoa, je constate chaque jour que certaines métaphores sont plus réelles que les gens qu’on voit marcher dans la rue.
Ces mots, ces bribes célestes m’ont accompagné souvent, ils m’ont sauvé parfois. Ils m’ont aussi mieux fait comprendre ma nature introvertie. Ces moments où, comme disait encore Pessoa, tout me surabonde.
Ces mots, m’ont marqué à l’encre indélébile. Je les partage aujourd’hui.
Ces bribes célestes sont ma fragile tentative d’honorer l’embrasure des parfois dont parle John Philip Newell. J’y retrouve ce que Bobin avait saisi chez son père quand il lui parlait de sa voix calme qui soulève des choses à l’existence.
Parmi ces bribes célestes, Il y eut Stevenson qui m’a parlé du Chant de cet oiseau. Comme tant d’autres avant moi, je crois l’avoir entendu. Puis Pinchbeck m’a éveillé un jour et tant de gens sujets à l’estrangement quand il a dit j’ai une une tendance à l’auto-exil. Et puis, Il y a eu, de nouveau, Fernando Pessoa qui m’a soufflé : j’ai toujours appartenu à ce qui n’est pas là où je me trouve, et à ce que je n’ai jamais pu être. Autant de phrases puissantes qui ont nourri mes réflexions et, plus tard, mon essai sur appartenir ou s’appartenir.
Il y a eu aussi Woodsworth qui a su capter la beauté du manque en me rassurant sur le fait que je n’étais pas seul à chercher des nouvelles authentiques de choses invisibles. Il avait compris à quel point nous cherchons à avoir le coeur à ras bord (William James). À quel point nous aspirons à des instants maximum même si parfois nous marchons au bord des larmes (Camus). À quel point nous avançons une main serrée sur la gorge (Pizarnik) face au spectacle du monde.
En amour, les bribes célestes m’ont appris à être à vous comme le soupir est au regret (Lubicz-Milosz). Elles m’ont intimé de ne jamais négliger la merveille qui vient en abondance pour qui sait voir. Au quotidien, elles m’ont appris aussi à convoquer la joie pure, et, ne jamais oublier de barbouiller nos vies d’enfances comme Jacques Dor et savoir reconnaître ces moments uniques et fugaces que Muriel Barbery nomme un toujours dans le jamais.
Vivre c’est acquérir les mots d’une histoire disait Barbara Kingsolver. In fine ces bribes m’ont appris à oublier le temps et traverser les époques. Leurs murmures imprègnent mon âme et j’espère qu’elles toucheront la votre.
Car ces mots sont vivants, ils nous rappellent, même en cette époque rabougrie que nous sommes dans l’inconcevable, mais avec des repères éblouissants. (René Char).

