Je lis avec impatience – Umanz

Je lis avec impatience

“Je lis avec impatience, avec fébrilité, trop vite, comme on engloutit sans le mâcher son casse-croûte, et jamais je ne suis rassasié, c’est une maladie, un prurit mental que j’ai contracté dans l’enfance, lorsque je me levais la nuit, à l’insu des parents, pour lire n’importe où, dans la cave, au grenier, dans l’escalier, dans l’appentis, avec le désir fou du livre suivant. Une existence entière vouée à la lecture, à cette beuverie de mots où je me perdais et me trouvais pour sans cesse me reperdre. Rien n’a changé. Je lis, relis, l’impatience et la frénésie demeurent aussi jeunes, aussi fraîches, aussi impérieuses, aussi tyranniques. Aussi vicieuses, mais pas impunies, mon cher Larbaud. Je serai condamné pour m’être embarqué dans les livres sans aucun passeport. Mais je sais un peu mieux maintenant à quoi je suis attaché, je devine ce qui me convient. Un instinct, comme on dit un sixième sens m’a guidé. Oh, pas toujours mais très tôt, me semble-t-il vers les écrivains qui me parleraient au plus intime, chez qui je pourrais m’installer comme chez moi, m’étourdir et me connaître.

Me connaître ? Rien n’est moins sûr. Me méconnaître plutôt. Mon mystère, mon ignorance en somme, sont intacts. Curieuse virginité. Je dois mon peu de fortune et ma lumineuse misère au romanesque, cette vie qui propose la vie sans l’expliquer.”

Jean-Claude Pirotte