Nos enfants ne sont pas des startups – Umanz

Nos enfants ne sont pas des startups

“Un mère paniquée emmène sa fille voir le médecin pour une grosseur à l’estomac et découvre après plusieurs consultations infructueuses que sa fille mangeait ses cheveux depuis l’âge de 8 ans…” , des gardiens d’universités qui gèrent moins de bagarres mais plus de troubles mentaux liés à l’anxiété ou des manifs d’étudiants inédites pour la prise en charge des élèves en détresse mentale… 

Chaque semaine les anecdotes se multiplient au sein des familles sur ces enfants que l’on croyait parfaits et qu’on découvre du jour au lendemain en phobie scolaire, en anorexie, insomniaques, suicidaires ou en état permanent de dépression ou d’hyper anxiété.

Magali Seassau, docteur en neurosciences et spécialiste des Troubles Psychiatriques de l’enfance a constaté ces dernières années cette montée en puissance des troubles de l’anxiété. Dans son centre médical, plus de 31% des enfants présentent des troubles anxieux. “Les Enfants sont des éponges et captent l’anxiété. Nous voyons de plus en plus de phobie scolaire et d’anxiété de déscolarisation. L’anxiété perturbe les apprentissages et l’incapacité à apprendre renforce le syndrome anxieux, c’est un cercle vicieux.”

Laurie Antos, célèbre professseur de psychologie à Yale révélait récemment que l’anxiété avait fait un bond de 70% en 3 ans chez les étudiants américains et qu’un tiers se déclarait incapable de “fonctionner normalement”. Même son de cloche en Angleterre où une étude a révélé que le nombre de problèmes mentaux rencontrés par les jeunes étudiants s’était multiplié par 6 depuis 1995.

 

Les parents en première ligne

“Et pour le Chinois ?”…On pourrait faire plusieurs bêtisiers des questions hystérico-angoissées des parents dans les réunions de parents-professeurs. Et cela commence dès les réunions de parents d’élèves en maternelle… Dans ces cénacles jusque là préservés, l’agressivité et l’angoisse latente derrière les demandes des parents font ressembler les réunions de copropriétaires à une séance de spa.

Qui sature l’agenda de ses enfants d’activités sportives, musicales et culturelles au lieu de les laisser s’ennuyer ? Nous ! Qui organise des anniversaires de plus en en plus hystérisants ? Nous.

Dès le plus jeune âge, les enfants ont intégré la course du rat dans leur corps. Ils payent le prix de nos angoisses économiques et statutaires….Ils ont l’angoisse de la performance et la peur panique de l’échec sur fond de manque de sommeil et de vies idéalisées données en pâture à leurs amis sur les réseaux sociaux.

Comment inverser la courbe de l’angoisse ? C’est notre responsabilité à tous et même si la question est vertigineuse. Il est temps de se demander si nous sommes des parents en première ligne de front pour nos enfants ou contre nos enfants.

“Dans ce monde où tout va plus vite, le culte de la performance, l’utilisation des écrans particulièrement avant l’âge de trois ans, génère angoisse et baisse de la concentration. “Nous assistons à une montée des dépressions profondes chez les enfants, un phénomène jusque là majoritairement réservé aux adultes.” Explique Magali Seassau.

L’hystérie de la perfection

Et si nous parlions de ces gens bienveillants qui nous conseillent d’emmener nos enfants voir un opthalmo, un psychomotricien, un pédo-psychiatre dès que notre enfant lit mal, entend mal, se comporte différemment de la norme performative ou – horreur, à l’époque des maths superstars- présente les premiers symptômes d’une dyscalculie.

Pourquoi l’envoie t-on chez le plus cher orthondontiste du quartier dès qu’il a une dent légèrement de travers ? Pourquoi dès 12 ans, les profs à domicile de maths défilent chez les parents angoissés aux poches profondes…”Mon fils ne peut pas être nul en maths”… Quand s’arrêtera la pression de la norme ?

Et jusqu’où ira ce culte de la performance darwinienne alors que la plupart des universités et des écoles se gèrent de plus en plus selon des KPI orientés sur les salaires de sortie des diplômés.

Dans “The race to knowhere” un film multi-récompensé de Vicki Abeles en 2009, une professeur mais aussi une maman s’interroge ouvertement sur cette norme de l’hyper-performance : “Qu’arrivera t-il quand nous aurons toute une population de docteurs formés à ce script ?”

L’hystérie de la performance

“Si j’ai pas 19 je suis au bout de ma vie” ? Mais que signifie la quête permanente de ces notes absurdes qui frôlent le 20 ? Nous venons d’une époque pas si éloignée où avoir plus de 12 était bien, le 14 étant réservé aux premiers de classe.

Pourquoi cette inflation des notes au point de redouter de noter mal ? Et est-ce normal de craindre un geste morbide de ses enfants quand ils descendent sous la barre du 16 ?

Car le traitement de l’anxiété passe parfois par le traitement du désir d’hyper-performance des Parents. “Nous recevons des parents angoissés et nous proposons des thérapies familiales plus larges traitant l’anxiété de performance combinant guidance parentale, clés éducatives et tableaux à points…Comme pour les enfants” ajoute Magali Seassau.

Car la pression de la performance n’est pas forcément la pression de l’apprentissage. Combien d’enfants en sur-régime et sur-révision se révèlent in fine incapables de raisonner ou d’élaborer une pensée complexe..

A cela s’ajoute la crise de la cognition engendrée par l’explosion de stimuli digitaux que dénonce le neuroscientifique américain Adam Gazzaley : « Nous avons besoin de récompenses immédiates et tolérons de moins en moins la gratification différée. Nous avons plus de mal à nous concentrer. Notre exposition excessive à l’information cause un stress accru, de la dépression et de l’anxiété (à cause notamment de la peur de manquer quelque chose, ou à celle de ne pas être assez productif) ; et, bien sûr, notre manie d’accomplir plusieurs tâches à la fois est dangereuse pour notre santé et nous empêche de nous concentrer. »

Dans cette performance quotidienne, la culpabilité est partout et le bonheur nulle part…Pourquoi cette quantification de tout, suivie d’une quête de correction permanente. Guérit-on de l’hyper-performance ?

Il est aussi temps de se demander à qui profite l’anxiety economy ?

Des parents hélicoptères aux parents bulldozer

Une nouvelle génération de parents hyper angoissés a transformé ses enfants en produits d’assurance tout risque. En enlevant tout obstacle sur leurs chemins, ils leur présentent un pacte faustien cruel : l’hyper-performance et la réussite en échange…

Mais où commence l’hélicoptère et où s’arrête le bulldozer ?

Quid de ces parents qui évitent les affres de Parcoursup en envoyant directement leurs enfants poursuivre leurs études à l’étranger après le Bac ? Quid de ces sociétés capables sur Internet de vendre des faux stages dans des ONG pour plaire aux grandes écoles ?

Quid de l’hystérie qui va jusqu’à ces “parents Bulldozers” américains payant des dessous de tables de plusieurs millions de dollars pour faire rentrer leurs enfants dans les universités  de l’Ivy League ?

Et quid de ces 4% de Parents qui accompagnent leur enfants à leur premiers entretien d’embauche, ces 9% qui négocient directement leur salaire et ces 15% qui se plaignent directement auprès de l’entreprise si leur rejeton, “hyperperformant junior”, n’est pas embauché…

La course du rat est devenue une course aux armements 

La première à admettre l’échec du système c’est Laurie Santos elle même. Interpellée par l’audience sur l’attitude de Yale par rapport à ses propres enseignements sur le bonheur. Elle est tristement la première à reconnaître que Yale ne peut pas s’exclure de l’hyper-compétition qui règne entre Harvard, Princeton aux US… Et que les parents au collège et à l’université sont les premiers à demander plus de travail, plus d’exigence chez les élèves et dans les cours…

Mais jusqu’à quand ?

“J’ai peur que nos enfants nous fassent un procès pour vol d’enfance” déclare avec gravité une mère dans le film Race to Knowhere.

Alors pourquoi voulons nous transformer nos enfants en micro-adultes tristes ?

L’angoisse économique : impuissance et régression

En première ligne de l’angoisse contagieuse des parents, la peur du déclassement et du recul statutaire dans une société où non seulement l’ascenseur social ne fonctionne plus mais où les freins à la descente sautent les uns après les autres…

Un monde nouveau où les classements PISA (encore un classement) nous rappellent tous les deux ans que la France décline lentement dans la grande course aux armements Randienne de l’élite mondiale.

Et dans cette course aux armements, cet exemple de parents Indiens acrobates “aidants” leurs enfants à passer leurs examens n’est pas fait pour nous rassurer :

Et pourtant….Sortir de la pression de la performance est impératif. Magali Seassau recommande ainsi de nombreuses activités de loisirs, musique et sports pour l’enfant. En mode détente cette fois. “ Car il ne s’agit pas encore une fois -et c’est souvent le cas- de transformer les activités ludiques en compétition…”

Dénucléariser le système

“Nous sommes dans une course aux armements où personne ne veut changer. Il faut dénucléariser le système” explique Laurie Santos.

Car nous avons encore le choix.

Alors commençons aujourd’hui.

Il est temps de se demander si cette surpression sur les métriques et ce sur-remplissage de calendrier n’est pas une négligence à l’envers. 

Il est temps de se rappeler que la vie n’est pas un sprint.

Ils est temps de se demander ce qui relève vraiment du soin et ce qui relève de l’étouffement.

Il est temps de remplacer l’occupation par la qualité du temps donné.

Ils est temps d’embrasser la singularité de nos enfants plutôt que de vouloir en faire des drones corporate.

Il est temps de laisser du temps au temps et de laisser les potentiels éclore et s’épanouir. Il est temps de redonner confiance. Il est temps de leur permettre de chasser des rêves.

Il faut aussi que nous revoyons notre façon de faire l’école et notre façon d’être parents, notre façon d’être occupés…

Il faut revoir notre définition du succès. 

Faisons le pour nos enfants. Faisons le pour la société qu’ils devront rebâtir.

Et, si vous avez un avis, une idée, des solutions sur la question, et si vous n’êtes pas d’accord discutons en.

Sur LinkedIn Patrick Kervern ou twitter @pkervern