En absentiel – Umanz

En absentiel

Il y avait une crise, il y avait l’ennui. Il y avait aussi l’anxiété mentale, économique. Il y avait deux lignes de fronts si différentes qu’on aurait dit des univers parallèles.

On n’avait pas d’avenir. On ne s’autorisait plus le futur.

William Gibson l’avait très bien expliqué au début la pandémie

“J’ai grandi devant une télé en bois en 1953 on entendait souvent. Le XXIème siècle arrive. Combien de fois entendez vous parler du XXIIème siècle. On ne parle jamais du XXIIème siècle. Nous n’avons plus de futur en ce sens où nous n’avons plus ce genre d’anticipation culturelle”

William Gibson @greatdismal dans le New Yorker

Alors petit à petit, on s’est mis en retrait de l’espoir, de l’action, de la politique et pour certains d’entre nous de la raison peut-être.

Nous étions en absentiel. 

La grenouille qui bout et la grenouille qui fait des Zoom

On avait brouillé nos marqueurs de temps, nous étions entrés dans une vie lisse où les seuls bas et hauts étaient désormais digitaux, nous rêvions de nous agripper, nous manquions de physique, nous avions la nostalgie de la foule. Dans les calls professionnels, nous expérimentons chaque jour “la présence de l’absence”. Nos rites et nos liminalités étaient empêchés. 

A quoi bonisme 4.0

On avait l’impression que les grands leaders de ce monde avaient perdu les manettes, que les vieilles idéologies sonnaient creux, car elles sonnaient simples et que personne ne disait la brutalité du monde VUCA.

C’est là que beaucoup désertèrent en masse le réel, il était si décevant. Interdits de toucher, il s’abstenaient d’être au monde. En ravageant notre sens du temps, la pandémie avait ravagé notre sens des autres. Nous étions devenus des Wall E 2.0 

Pendant que nos vies ralentissaient, l’actualité s’accélérait,  la gorafiisation du monde devenait palpable. Même le scénariste de HandMaid’s Tale s’interrogeait sur l’accélération dystopique du monde.

Les opinions étaient pulvérisées. Dans les esprits, dans les familles, les fractures étaient inédites. La polarisation ne savait plus où donner de la tête.

À quelques jours du printemps on avait atteint le climax : Plus personne n’était content…mais pour des raisons différentes. Nous étions à tâtons, en permanence.

La vie en mode projet

On vivait au rythme des courbes, des gestes barrières devenus automatiques. Derrière les masques, nous avions les yeux las.

Au boulot, l’occupé 3.0  triomphait à coup de panic meetings. Les coordinateurs avaient remporté la bataille sourde contre les créateurs. Chaque jour était un projet. Quant aux décideurs, ils avaient cessé de décider. 

A défaut d’action décisive, nous planifions et replanifions un monde d’après de plus en plus inscrutable. On faisait semblant, on distribuait des Inaction Points.

On avait des émotions absentes, des questions absentes, des urgences absentes, autant de sujet balayés maladroitement sous le tapis de souris.

Dehors, il faisait beau, mais dehors était une nostalgie, on regardait les vieux films où les gens s’entassaient dans les trains et les aéroports comme des documentaires d’une période révolue.

L’extraordinaire de l’époque nous avait chassé dans l’ordinaire.

On attendait (toujours) les vaccins, on attendait que 2021 ressuscite. 

On attendait le présentiel.