Il faisait beau. Vous savez, cette beauté des soirs d’été, quand une pensée heureuse traverse le monde à gué.
Christian Bobin, La grande vie.
Chers gens longs,
Les grands fans de Camus auront reconnu dans le titre cette expression inoubliable de Retour à Tipasa :
“Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un invincible été.”
L’été est une chanson, une émotion, une nostalgie et une saison.
Avec le dérèglement climatique il prends parfois un air inquiétant mais, toujours, nous l’attendons avec impatience car il reste porteur d’espoir, d’autres choses, d’autres horizons.
D’un temps rétabli.
L’été c’est des souvenirs d’enfance, de paresse, de longs alanguissements. L’été ouvre la parenthèse de jours lents précédant des nuits étincelantes.
“Certains des meilleurs souvenirs se font en tongs” nous rappelle Kellie Elmore.
Nos étés sont chargés d’odeurs marines, de torrents, de foins coupés, d’herbes sauvages ou d’asphalte fondue, de rires qui ne se retiennent pas mais dont on garde la trace.
L’été ranime chez moi des souvenirs lents d’heures liminales et dorées.
Voici, pour fêter les grands ou petits breaks, quelques textes à picorer, en apéro, avec quelques glaçons :
La beauté était partout
“Regarder une feuille frémir sous le souffle de l’air était une joie exquise. Haut dans le ciel, des hirondelles fondaient, viraient, se lançaient de tous côtés, tournaient en rond et encore en rond avec pourtant une maîtrise toujours parfaite comme si elles étaient retenues au bout d’élastiques ; et les mouches qui montaient et retombaient ; et le soleil qui désignait tantôt une feuille tantôt une autre, par moquerie, l’éblouissant d’or pâle par simple bonne humeur ; et parfois un carillon (c’était peut-être une voiture qui cornait) venait tinter divinement sur les brins d’herbe — tout cela, calme et raisonnable pour ainsi dire, formé finalement de choses ordinaires, était désormais la vérité ; la beauté était désormais la vérité. La beauté était partout.”
Virginia Woolf
L’été selon Alexandre Dumas
“La nuit était superbe, les fleurs de rosiers embaumaient, et il faisait un de ces temps merveilleux qui donnent l’envie de vivre, le besoin d’aimer, la rage de le dire.”
Alexandre Dumas, mémoire d’une aveugle.
La montée du soir
“Tout ça me fait penser à un mot de George Eliot sur la mélancolie : « La tristesse d’une soirée d’été. » Que ces mots sont merveilleux de vérité (comme tout ce qui est sorti de cette plume enchantée l). Qui n’a jamais ressenti l’enchanteresse tristesse de ces couchers de soleil sans fin ?
Le monde appartient alors à Mélancolie, jeune fille rêveuse au regard profond qui n’aime pas l’éclat du jour. Elle ne prend son vol que lorsque « La lumière poudroie et que le corbeau vole au rocher des sous-bois. » Son palais est sis au crépuscule. C’est là, qu’elle nous donne rendez-vous. C’est là sur son seuil ombreux, qu’elle nous prend la main et marche à nos côtés. Et si sa silhouette nous est cachée, il nous semble bien entendre le bruissement de ses ailes.
Le soir, même dans la ville besogneuse, son esprit nous rejoint. On sent comme une présence sinistre dans les rues sans joie ; la rivière sombre se faufile comme un spectre sous des arches noires. On dirait qu’elle essaye d’enfouir quelque secret dans l’onde trouble. Dans la campagne silencieuse, la tombée dela nuit noire arbres et haies. La chauve-souris effleure notre visage de son aile et le chant lugubre du râle de genêt se répand sur les landes. La Malédiction s’insinue alors dans nos cœurs. Dans ces moments, nous avons l’impression de nous trouver près d’un invisible lit de mort et, dans le balancement des ormes, nous entendons les soupirs du jour mourant. Il règne enfin une tristesse solennelle. Une grande paix nous entoure. Sous cette lumière, nos tracas quotidiens deviennent dérisoires, insignifiants, le boire et le manger ! Las ! même les baisers n’ont plus d’importance ! Nous ne pouvons plus exprimer nos pensées; nous les laissons nous envahir et, immobiles, nous nous sentons bien au-dessus de notre vie de tous les jours.
Pendu à ces voiles noirs, le monde cesse d’être cette boutique sordide pour devenir un temple où l’homme se prosterne; et, parfois, dans l’obscurité, sa main tâtonnante vient effleurer celle de Dieu.”
Jerome K. Jerome (Pensées paresseuses d’un paresseux -1898)
Rien ne pouvait être assez lent
“Chose étonnante, incroyable : elle n’avait jamais été aussi heureuse. Rien ne pouvait être assez lent ; rien ne pouvait durer trop. Nul plaisir ne pouvait égaler, se disait-elle en arrangeant ses fauteuils, en repoussant un livre dans la bibliothèque, celui d’en avoir terminé avec les triomphes de la jeunesse, de s’être perdue en tentant de vivre, et puis soudain, avec ravissement, de ressentir cela, au lever du soleil, à la tombée du jour.”
Virginia Woolf
Le temps s’est endormi dans le soleil de l’après midi
“Des livres lui dégringolaient sur les épaules, les bras, le visage. Un volume lui atterrit dans les mains, presque docilement, comme un pigeon blanc, les ailes palpitantes. Dans la pénombre tremblotante, une page resta ouverte, comme une plume neigeuse sur laquelle des mots auraient été peints avec la plus extrême délicatesse. Dans la bousculade et l’effervescence générale, Montag n’eut que le temps d’en lire une ligne, mais elle flamboya dans son esprit durant la minute suivante, comme imprimée au fer rouge.
« Le temps s’est endormi dans le soleil de l’après-midi.»
Il lâcha le livre.”
Ray Bradbury, Farenheit 451
Le secret que je cherche
“Le secret que je cherche est enfoui dans une vallée d’oliviers, sous l’herbe et les violettes froides, autour d’une vieille maison qui sent le sarment. Pendant plus de vingt ans, j’ai parcouru cette vallée, et celles qui lui ressemblent, j’ai interrogé des chevriers muets, j’ai frappé à la porte de ruines inhabitées. Parfois, à l’heure de la première étoile dans le ciel encore clair, sous une pluie de lumière fine, j’ai cru savoir. Je savais en vérité. Je sais toujours, peut-être. Mais personne ne veut de ce secret, je n’en veux pas moi-même sans doute, et je ne peux me séparer des miens. Je vis dans ma famille qui croit régner sur des villes riches et hideuses, bâties de pierres et de brumes. Jour et nuit, elle parle haut, et tout plie devant elle qui ne plie devant rien : elle est sourde à tous les secrets. Sa puissance qui me porte m’ennuie pourtant et il arrive que ses cris me lassent. Mais son malheur est le mien, nous sommes du même sang. Infirme aussi, complice et bruyant, n’ai-je pas crié parmi les pierres ? Aussi je m’efforce d’oublier, je marche dans nos villes de fer et de feu, je souris bravement à la nuit, je hèle les orages, je serai fidèle. J’ai oublié, en vérité : actif et sourd, désormais. Mais peut-être un jour, quand nous serons prêts à mourir d’épuisement et d’ignorance, pourrai-je renoncer à nos tombeaux criards, pour aller m’étendre dans la vallée, sous la même lumière, et apprendre une dernière fois ce que je sais.”
Albert Camus, L’été
Les yeux dans la mer
“Je savais que l’on pouvait rester très longtemps comme ça, les yeux dans la mer, sans voir personne. Sans parler. Sans même penser. Au bout de ce temps, la mer déversait en nous quelque chose qui nous rendait plus fort. Comme si elle nous faisait devenir une partie d’elle. Beaucoup de ceux qui vivaient cela ne repartaient pas.”
Claudie Gallay, Les déferlantes
Je clos cette collection de textes d’été avec ce texte somptueux de François de Cornière, nageur du petit matin. :
Le sens de la nage
“Elle me disait souvent :
« Sois prudent
ne va pas si loin
longe plutôt la côte.»
Mais ce n’était pas pareil.
Je préférais nager vers le large
en direction d’une ligne
que moi seul connaissais.
Je réglais ma cadence
de crawl avec mes palmes
et partais vers un point
que j’avais appelé :
“Cap de l’oubli passager.”
Certains matins très tôt
quand la mer était calme
je nageais vers ce point.
Sans me retourner.
Je savais que sur terre
on revient sur ses pas.
Mais dans le sens de la nage
quand bien même on traverse des vagues
c’est sur soi qu’on revient.
Sur soi qu’on revient.”

