L'escalier vers soi – Umanz

L’escalier vers soi

Examiner l’escalier du soi

Cet article est une traduction de l’essai “Staircase to the self”   de More to That  écrit par le célèbre blogueur et serial-entrepreneur Lawrence Yeo qui a élégamment accepté que nous le publions sur Umanz, qu’il en soit remercié.

Quand les enfants nous copient, on trouve ça mignon. Quand les adultes nous copient, nous menaçons de les poursuivre en justice.

Cette étrange dynamique met en lumière notre relation à l’imitation et la façon dont elle se transforme au fil du temps. Lorsque nous interagissons avec un enfant, nous partons du principe que l’enfant est encore en train d’apprendre quelle est sa place dans le monde, et nous acceptons donc l’émulation comme une condition préalable à son développement. Il n’est pas seulement normal de voir l’enfant copier le comportement des adultes, c’est quelque chose qui nous procure une immense joie.

L’enfant imitant ses parents

Le psychologue Alfred Adler estime que ce comportement d’imitation est le résultat d’un « complexe d’infériorité » qui est universel dans l’enfance. Comme tous les enfants entrent dans un monde habité par des adultes imposants, les différences physiques entre eux et leurs parents provoquent ce sentiment d’infériorité. Pour y remédier, l’enfant imite le comportement de ces géants de la forêt et apprend à surmonter divers problèmes en copiant ce qu’ils font.

Une autre façon de voir les choses est que le sens du soi n’est pas intensément cultivé chez l’enfant. La plupart des liens de l’enfant avec son individualité sont purement basés sur des données sensorielles – ils se limitent à la sensation de faim qu’il ressent, à la chaleur physique qu’il ressent, au malaise qu’il veut que vous résolviez.

Mais la conscience de son identité en tant que personne unique a été transférée aux adultes. Ma femme et moi regardons notre nouveau bébé qui est une fille et disons des choses comme : « elle semble assez introvertie » ou « elle est sensible à l’énergie des gens », mais ma fille (probablement) ne fait aucune de ces interprétations lorsqu’elle pense.

penseur profond

Cette absence de conscience de soi est une aspiration spirituelle pour de nombreux adultes, mais c’est uniquement parce que nous savons comment répondre à nos besoins biologiques fondamentaux. Les jeunes enfants, en revanche, ne peuvent littéralement pas survivre sans la présence de personnes qui s’occupent d’eux, et le fait de ne pas avoir de sens de soi ne leur fait donc aucun bien. La survie de l’individu dépend des interactions avec les autres, de sorte que la formation de leur identité dépend de la personne qui est là pour s’occuper d’eux régulièrement.

L’imitation est le creuset du comportement humain. Il est impossible de nier ce fait, et nous comprenons tous intuitivement sa vérité. Cependant, pourquoi est-il également intuitif pour nous de mépriser l’imitation en grandissant ? Pourquoi est-il souhaitable de se débarrasser des normes sociétales pour devenir notre « moi authentique », ou pour échapper entièrement à ce sens du soi ?

Pour répondre à ces questions, nous allons devoir faire un voyage à travers les étapes de notre identité, et la façon dont nous l’intériorisons à chaque phase. Pour ce faire, j’aimerais vous présenter ce que j’appelle l’escalier du moi :

l’escalier du moi

Comme l’indique le schéma, la position de chaque marche est liée à l’intensité avec laquelle on s’identifie à son sens du moi, ou à la sensation d’être un individu distinct naviguant dans le monde. Vous remarquerez que le diagramme est symétrique, c’est-à-dire que deux marches occupent la même position horizontale à différentes phases de la vie (par exemple, l’estime de soi et l’épanouissement personnel). Cela s’explique par le fait que ces deux étapes incarnent une relation similaire avec l’identité, mais avec des optiques différentes. Nous y reviendrons plus en détail plus tard.

Mais pour l’instant, nous allons nous concentrer sur les deux premières étapes et voir ce que signifie le fait de sortir d’une dépendance totale et d’accéder à un semblant d’indépendance.

De l’infériorité à l’estime de soi

Le sentiment d’infériorité est en grande partie dû à l’absence d’un sens du soi, mais pas de la manière dont les moines et les pratiquants de la méditation le perçoivent. Cette texture du « non soi » provient de l’impuissance que nous ressentons tous dans notre enfance, et de la confiance totale que nous devons avoir dans les autres pour s’occuper de notre vie. Nos comportements sont motivés par la peur, cette peur fait le lit de l’infériorité, et cette infériorité nous amène à externaliser nos identités à quiconque pense avoir les réponses.

Alors comment identifier la présence de notre propre intellect ?

Le sentiment d’infériorité n’est certainement pas limité aux enfants, mais en examinant cette question à travers le prisme de la psychologie de l’enfant, nous arrivons à une assez bonne réponse.

Jean Piaget, un psychologue influent du XXe siècle, a observé avec beaucoup d’intérêt que les nourrissons développent leur pensée non pas par l’interaction sociale, mais par l’action personnelle. Piaget a d’abord pensé que le langage était le principal développeur de l’intellect, mais il a remarqué que la capacité rapide d’un nourrisson à interagir avec son environnement physique est sa façon d’apprendre en réalité. Contrairement à la croyance populaire, ce n’est pas le « gou-gou ga-ga » avec les membres de la famille qui développe son esprit, mais la façon dont il utilise ses sens pour naviguer dans le monde matériel qui l’entoure.

Piaget s’est appuyé sur cette observation pour établir que le développement intellectuel se déroule en quatre étapes distinctes, dont chacune passe du concret (toucher et disposer les objets) à l’abstrait (catégorisation puis raisonnement verbal). Ce qui rend la progression possible est la capacité de l’enfant à construire un « schéma » (ou modèle mental) du monde, à introduire quelque chose d’étranger dans ce schéma, puis à faire en sorte que l’enfant actualise ce schéma pour s’adapter à cette chose étrangère.

Par exemple, mettons que vous montrez à un enfant deux verres de taille différente. L’un est grand et étroit (il contient de l’eau), tandis que l’autre est petit et large (il est vide) :

Ensuite, vous prenez le contenu du grand verre et vous le versez le dans le petit :

Si c’est la première fois que l’enfant voit ça, elle croira que le verre le plus petit contient désormais moins d’eau que le plus grand. Comme son schéma actuel prend en compte les différences de hauteur pour indiquer les changements de quantité, elle ne pourra pas comprendre comment les deux verres contiennent la même quantité d’eau.

La seule façon pour l’enfant de s’adapter à cette nouvelle connaissance est de passer à l’action et de les mettre en pratique elle-même. Peu importe que vous l’asseyiez et lui expliquiez la mécanique, la seule façon pour elle de mettre à jour son schéma est de briser l’ancien en intégrant cette réalité étrangère.

Verser de la petite tasse à la grande tasse

Le développement intellectuel est profondément personnel, et ne peut se produire que lorsque l’on relève les défis expérientiels nécessaires à la mise à jour de ses schémas. C’est pourquoi Piaget a suggéré la mise en place de salles de classe où les progrès de chaque enfant seraient adaptés individuellement par l’enseignant et où l’apprentissage serait plus interactif. L’agentivité joue un rôle important dans la manière dont nous cultivons notre curiosité intellectuelle, car c’est ce type d’action délibérée qui nous permet de faire confiance à nos propres capacités cognitives.

Au fond, l’estime de soi consiste à avoir la confiance nécessaire pour résoudre les problèmes de son propre chef. Et pour ce faire, vous devez régulièrement faire face à des défis qui repoussent les limites de votre esprit, ce qui a pour effet de briser et d’actualiser les modèles préexistants de votre interprétation du monde. Plus vous faites cela, plus vous cultivez votre sens du jugement, ce qui vous permet de fermer la porte à l’infériorité.

C’est plus facile à dire qu’à faire, en grande partie parce que l’infériorité est la marche de départ de l’existence. C’est ce que vous ressentez lorsque vous vous tournez vers les solutions des autres pour résoudre vos problèmes personnels, et ce type de comportement imitatif est ce qu’il vous faut pour progresser pendant l’enfance. Mais chaque défi qui se présente et que nous surmontons, nous permet de transcender lentement notre dépendance envers les autres et développer notre filtre unique d’appréhension du monde.

franchir une étape

Lorsque vous atteignez la phase de l’estime de soi, le sens du soi grandit à son tour. La confiance en soi est une croyance dans la force du lien entre votre sens de l’action et les résultats positifs qui en découlent dans votre vie, et plus il est fort, plus vous vous taillez une place dans ce monde.

L’estime de soi est précieuse pour découvrir qui vous êtes, mais vient un moment où cette indépendance se met en quête de quelque chose de plus grand.

Et c’est à ce moment-là que l’utilité de l’estime de soi commence à s’écrouler.

De l’estime de soi à la fierté

 

Toutes les perturbations et tous les bouleversements sociétaux viennent d’une crise de l’estime de soi, et les grandes aventures qui réunissent spontanément les masses [sont] essentiellement une quête de fierté.

– Bruce Lee

Le paradoxe de l’estime de soi est que pour avoir confiance en soi, il vaut mieux comprendre le contexte social dans lequel on évolue. Par exemple, si vous voulez être un grand manager, vous vous devez d’être très conscient de l’ensemble de la dynamique entre les membres de votre équipe. Si vous voulez être un grand entrepreneur, vous devez trouver comment construire une solution géniale que d’autres personnes trouveraient utile.

C’est incontournable, car même si la vie est un jeu à mono-joueur, le sens est en fin de compte dérivé du mode multijoueur. Nous ne pouvons naviguer dans l’existence qu’au regard de nos objectifs personnels, mais c’est grâce aux liens que nous établissons avec d’autres personnes que le chemin prend son sens.

C’est pour cette raison même que l’estime de soi est compliquée. Elle est en grande partie liée à l’utilité aux autres, et plus nos actions se voient récompensées, plus la confiance en nous augmente. Ce renforcement de la confiance personnelle entraîne à son tour un plus grand sens de soi, et donc à nous différencier davantage des autres.

Et lorsqu’il s’agit de différenciation, l’humanité a toujours utilisé un outil primitif depuis l’aube de notre existence :

La recherche de statut.

Toute quête de statut commence par l’attachement à une certaine identité, puis par l’utilisation d’un fort sentiment de soi pour sortir de l’Ornière.  Gravir les échelons en entreprise est un exemple courant de ce phénomène. Les hiérarchies académiques en sont un autre. D’autres s’intéressent principalement à l’influence, qui se manifeste en abondance dans les médias sociaux ou dans tout autre média à haute dose de métriques.

La première chose que fait le statut, c’est qu’il modifie la nature de la confiance. La confiance ne se mesure plus à l’aune de vos progrès internes, mais en fonction des éloges que vous recevez des autres. Cela fragilise votre sentiment de confiance personnelle, car son existence dépend de réactions qui ne sont pas les vôtres. Le flux des opinions externes ne suit jamais un schéma prévisible, et vous opérez sur une base instable.

C’est là que pour compenser nous introduisons la variable de fierté.

Les opinions des gens VS ma fierté

La fierté est une sur-compensation de notre fragilité en matière de confiance. C’est un attachement indéfectible à une identité, indépendante de ce qui peut être vrai ou pas. C’est notre façon de dire « va te faire foutre » à tout ce qui va à l’encontre de nos convictions profondes, quelle que soit la solidité des arguments adverses.

Bruce Lee a magnifiquement expliqué la différence entre l’estime de soi et la fierté dans son livre, Artist of Life :

“La fierté est un sens de la valeur qui nous transcende, tandis que l’estime de soi découle de nos potentialités et de nos réalisations. Nous sommes fiers lorsque nous nous identifions à un moi imaginaire, un leader, une sainte cause, un ensemble de biens collectifs. Il y a de la peur et de l’intolérance dans la fierté ; elle est insensible et intransigeante.”

L’orgueil aime à se faire passer pour de la confiance, mais si on lui donne suffisamment de temps, il montre son vrai visage. Une personne qui se dit fière d’être membre d’un parti politique est tellement attachée à cette identité qu’elle craint toute opposition légitime. Quelqu’un qui est fier de ses réalisations craindra toute attaque contre son travail.

Tout comme le statut, l’orgueil semble incarner un puissant sens de soi, mais en réalité, tout cela n’est qu’illusion. De la même manière que la joie et la souffrance sont les deux faces d’une même pièce, l’orgueil et la peur le sont aussi. Etre fier de quelque chose, c’est craindre de le perdre, et c’est cet attachement qui fait de cette marche une étape si fragile.

Fragile étape de la fierté

Malgré cela, nous savons tous ce que c’est que de se tenir sur cette marche. Nous savons ce que c’est que de produire quelque chose et de l’attribuer fièrement à l’une de nos qualités. Nous savons ce que c’est que de faire partie d’un groupe et de porter cette identité à la vue de tous. Je le sais.

Le problème avec la fierté, c’est sa tendance à avoir des avantages pratiques. Être fier de ses capacités est une force gravitationnelle, car cela dégage une aura de confiance sur les autres. Elle peut attirer l’influence et l’attention, tout comme elle attire ceux qui font la même chose. Elle peut faire de vous un employé plus désirable, ce qui se traduit par un salaire plus élevé versé sur votre compte.

Cependant, dès que votre fierté a servi ces désirs de base, son utilité s’estompe rapidement. En effet, l’orgueil vous enferme dans une caricature de vous-même et vous incite à présenter une version de vous-même que vous avez peut-être déjà dépassée.

Il est intéressant de noter que nous devons faire l’expérience des sommets de l’orgueil avant de nous en éloigner. L’humanité apprend mieux par élimination, et l’expérience personnelle est son plus grand maître. Nous devons nous abandonner à la recherche du plus avant d’embrasser le pouvoir du moins. Nous devons aspirer à un statut avant de réaliser que ce n’est pas la solution. De la même manière, nous devons avoir une forte conscience de soi avant de comprendre que tout cela n’est qu’une illusion.

Et c’est là que nous amorçons la descente vers la prochaine marche de l’escalier.

De l’orgueil à la réalisation de soi

La fierté de l’accomplissement de soi

Nous avons débuté ce voyage par une réflexion sur l’imitation, et sur la façon dont nous démarrons tous dans la vie en copiant les autres pour survivre. Au fur et à mesure que les choses progressent, nous apprenons à résoudre les problèmes de notre propre chef, ce qui nous permet d’avoir une meilleure estime de soi et de cultiver le sens de son identité. Puis l’imitation cesse d’être au goût du jour, et nous nous efforçons de développer nos identités de manière à nous différencier. Le sentiment de soi s’envole alors, et la fierté mène le bal.

Au sommet de l’escalier, nous sommes fiers de la façon dont notre sens de l’agentivité a produit les vies que nous avons. Nous pensons que c’est grâce à notre propre volonté que nous avons accompli certaines choses, et nous devenons carrément intolérants à l’égard de quiconque nous imite.

Une attitude méprisante à l’étape de la fierté

Mais cette intolérance pour l’imitation n’est qu’un autre attachement à votre sens du moi. En vous considérant comme une entité qui est imitée, vous vous séparez de l’être. Si vous croyez que vous êtes copié, il y a une séparation dans votre esprit entre « moi » et « ceux qui me copient ». Ou, pour le dire autrement, il y a un « je » clairement distinct de « l’autre ».

Le problème est que nous sommes socialement conditionnés à protéger nos identités, même si aucune identité n’est développée de notre propre chef. La culture est un choc de normes contradictoires, et voici deux idées contradictoires qu’elle aime nous proposer :

(1) « Sois toi-même ».

(2) « Apprends des autres ».

#Le n°1 est une ode à l’authenticité, tandis que le n°2 est un jeu de mimétisme. Comment peut-on être soi-même tout en recherchant les connaissances d’autrui ? Cela n’a pas de sens, et pourtant nous devons en quelque sorte vivre dans une société où ces deux valeurs sont forcées de cohabiter.

La culture est pleine de contradictions comme celles-ci (« aie confiance en toi » vs « Questionne tout » en est une autre), et plus nous essayons de vivre dans ses limites, plus nous devenons confus. Afin de limiter la confusion, nous développons des mécanismes de défense (comme les « Panneaux Stop de la pensée » ) qui poussent à accepter certaines normes sans les remettre en question, car tout remettre en question rendrait le monde beaucoup trop infini et abstrait. Nous avons besoin d’éléments de certitude pour fonctionner, et nous nous mystifions en croyant à un certain nombre de normes qui nous donnent un modèle de réalité qui fait sens.[1]

C’est ainsi qu’untel peut passer des décennies dans un travail dénué de sens. Ou qu’un autre peut passer des décennies à un travail insignifiant ou continuer à être ami avec des personnes toxiques. Ils ont adhéré à certaines croyances pour se protéger de l’incertitude du monde (« ce travail me donne une liberté financière » ou « je dois toujours être avec mes amis« ), ce qui freine leur capacité à croître.

La découverte de soi est essentiellement la capacité à transcender la culture. C’est la conscience de la nature contradictoire des normes, et du fait que quand vous jouez dans les limites d’une culture, vous serez toujours obligé de choisir une idée et ignorer l’idée opposée qui est pourtant tout aussi valide. Ce type de pensée en noir et blanc est un terreau fertile pour le développement de l’orgeuil, et vous devez donc briser les contraintes culturelles pour commencer à vous réaliser.

Quelle est donc la différence entre l’estime de soi et l’épanouissement ? Qu’est-ce qui fait que ces étapes sont symétriques l’une par rapport à l’autre, mais pas identiques ?

En fait, les deux incarnent un sens du soi, mais dans des conditions différentes. L’estime de soi s’accroît chaque fois que vous résolvez un défi qui vous donne confiance en vos capacités. C’est le premier pas pour sortir de l’infériorité, donc ces défis peuvent être tout ce qui vous donne un sentiment d’indépendance.

L’estime de soi s’est développée lorsque vous avez reçu votre premier salaire grâce à votre travail au centre commercial. Lorsque vous avez obtenu votre diplôme. Lorsque vous avez quitté la maison de vos parents. Quand vous avez trouvé un conjoint.

L’estime de soi est déterminée par vos réalisations et vos progrès. Elle vous aide à comprendre que quelque soit ce que la vie vous réserve, vous serez capable de le gérer.

L’épanouissement est différent. Les mêmes défis qui ont fait grandir votre estime de soi peuvent n’avoir aucun impact en la matière. En effet, l’épanouissement consiste à réaliser son potentiel, ce qui a moins à voir avec les réalisations qu’avec le sens. Obtenir un emploi bien rémunéré peut faire des merveilles pour votre estime de soi, mais cela peut aussi mettre en doute votre fidélité à vous-mêmes.

En effet, l’épanouissement doit venir de l’intérieur, loin du regard des attentes culturelles. Ce n’est qu’à travers un examen honnête de vos intérêts et de vos curiosités que vous mettrez à jour ce qui vous fait vous sentir vraiment vivant, et ce qui dissoudra toutes les notions d’identité préalables.

Si le sentiment d’identité s’effondre à ce stade c’est parce que vous êtes en phase avec ce qui vous fait sentir authentique, vous donnant accès aux parties les plus profondes de la conscience. Et lorsqu’il s’agit d’accéder à la plus grande partie de ce que nos sens ont à offrir, il n’y a qu’une seule porte d’entrée :

La créativité.

La marche de la créativité et la réalisation personnelle

Quand on pense à la créativité, on imagine des artistes avec de drôles chapeaux qui peignent des trucs ou interprètent des chansons. Malheureusement, cette vision a conduit des millions de personnes à croire qu’elles n’étaient pas créatives, ou qu’elles n’avaient pas accès à cette partie de leur esprit.

Mais voici le problème. La créativité ne consiste pas à faire de l’art. En fait, il ne s’agit même pas de faire quelque chose de tangible.

La créativité est le processus qui consiste à perdre le sens de soi par le biais de l’expression. C’est lorsque la frontière entre vous et tous les autres se dissout temporairement et que vous vous sentez le plus connecté à notre humanité commune. Certains la qualifient d’état de flux, d’autres l’appellent la Muse, mais en fin de compte, il s’agit de la jonction avec les parties les plus profondes de notre être .

La créativité émerge à l’intersection de ce que j’appelle « les trois A » :

L’Absorption c’est ce qui engage nos sens  à un moment donné. Nous absorbons constamment des données et des informations du monde, que nous en soyons conscients ou non. Elle peut être aussi tangible que l’arbre que vous avez touché lors de votre promenade matinale, ou aussi abstraite que la pensée que vous avez eue en prenant une douche. Pour que la créativité puisse se manifester, nous devons disposer d’un stimulant issu de notre vie quotidienne.

L’Action est fondamentale car sans elle, il n’y aurait pas de véhicule pour embarquer la créativité. Il doit exister une forme d’action pour convertir l’énergie potentielle en libération cinétique. C’est pourquoi regarder un spectacle de Netflix n’est pas nécessairement un acte créatif, mais si vous êtes s’il vous inspire à faire quelque chose de créatif par la suite, alors il devient une étape cruciale du processus. En termes simples, l’action est ce qui convertit les données externes en résultats internes. C’est la capacité à prendre ce que vous avez absorbé, à l’imprégner des caractéristiques de votre vision personnelle du monde et à le mettre au monde.

Enfin, nous avons l’Agentivité. L’agentivité est la pièce la plus importante du puzzle car elle implique que vous poursuiviez quelque chose parce que vous le voulez vraiment. L’effort est motivé par un but et cette lorgnette de sens vous permet de voir votre travail comme un exercice de créativité. Sans elle, vous avez le sentiment que votre travail n’est qu’un travail, et qu’il n’est en rien créatif.

Par exemple, Imaginez deux scénarios dans lesquels vous discutez avec une autre personne en temps réel :

Deux scénarios de conversation

Dans le scénario A, vous êtes en réunion avec votre patron à l’occasion d’un entretien d’évaluation dont vous ne vous souciez guère. Dans le scénario B, vous interviewez un invité passionnant pour un podcast que vous avez récemment créé.

Les deux scénarios se ressemblent de l’extérieur, en réalité, ce sont des mondes à part. Vous ne trouverez rien de créatif dans la conversation du scénario A, mais vous verrez probablement quelque chose de créatif dans le dialogue du scénario B. Cela est dû au fait que vous avez le sens de l’agentivité – ou la volonté personnelle – d’avoir un échange intéressant pendant le podcast qui est inexistant dans l’entretien d’évaluation. Il y a un désir de tirer le meilleur parti du podcast, ce qui vous autorise à chausser votre lorgnette créative.[2]

Lorsque j’entends quelqu’un dire « Je ne suis pas une personne créative », ce que j’entends en fait, c’est « Je n’ai pas trouvé quelque chose qui me fera voir les choses à travers une lorgnette créative ». La créativité est souvent associée à l’art parce que l’art tend à être le résultat d’une quête humaniste. Mais en réalité, avoir un bureau sur un plateau peut aussi constituer un acte créatif pour une personne qui y trouve un sens. Il en va de même pour toute autre profession qui ne rentre pas dans le cadre stéréotypé du « travail créatif ».

Tant que vous maintenez l’agentivité dans votre envie de travailler , il est tout à fait naturel que ce pouvoir débloque la créativité. Et avec ce dernier élément, nous avons tout ce dont nous avons besoin pour déclencher l’épanouissement.

Les trois « A » de la marche de l’épanouissement

Et c’est là que Le sentiment du moi reflue car vous ne vous battez plus contre un écheveau de croyances contradictoires. Vous savez exactement ce que vous devez faire pour vous sentir le plus vivant, et vous pouvez ignorer le mirage des normes et des attentes culturelles. Lorsque vous êtes créatif, vous êtes complètement immergé dans l’instant présent, libéré des souvenirs du passé et des anticipations de l’avenir.

Ce n’est pas pour rien que les états de flux sont communément décrits comme un sentiment de « d’abandon ». C’est aussi pourquoi le temps cesse d’être une mesure lorsque vous réalisez votre potentiel. Lorsque l’absorption, l’action et l’agentivité sont alignées, elles vous permettent de puiser dans une partie de vous-même qui ne peut être catégorisée dans aucune identité ou référence spécifiques. Toutes les frontières qui menaient à la division de votre être s’effacent lentement, et ce qui vous reste est un esprit en vie et qui crée tout simplement.

Le travail de création

L’épanouissement c’est ce à quoi beaucoup d’entre nous aspirent, et pour la plupart d’entre nous (y compris moi-même), ce serait largement suffisant. Cependant, il y a une dernière marche que nous devons identifier dans notre escalier, et même si je ne sais pas ce que c’est que de s’y tenir, je peux faire quelques suppositions sur ce qu’il faut pour y arriver.

De la réalisation du soi à l’absence de soi

De l’épanouissement au non-être

Il est assez pénible d’entendre quelqu’un dire quelque chose dans le genre :

“j’ai totalement dissous le sens du moi”

Le mec qui prétend avoir s’être débarrassé de son moi

Il y a deux raisons pour lesquelles nous levons les yeux au plafond dans ce type de situation :

(1) La perte de la conscience de soi est encore un concept incompréhensible pour beaucoup d’entre nous, et

(2) En proclamant que vous avez dissous votre moi, vous donnez en fait un coup de pouce à l’ego, ce qui prouve en quelque sorte que vous l’avez toujours.[3]

Face à ces obstacles, comment donc se rapprocher de la dernière marche de l’escalier ? Devez-vous vivre une vie d’ascète, ne vous engager que dans une contemplation silencieuse consacrée à naviguer dans les méandres de l’esprit ?

Pour répondre à cette question, il faut d’abord se demander ce que signifie la perte totale de la conscience de soi. Et, puisque c’est quelque chose que je n’ai jamais vécu pleinement, je vais devoir externaliser mes connaissances auprès de l’auteur de l’idée lui-même :

Bouddha.

Cette idée du « non-moi » est connue sous le nom d’anatta, et a été abordée pour la première fois dans le sermon fondateur du Bouddha, le “Discours sur le non-soi”. Dans ce sermon, il fournit un examen systématique des cinq choses qui constituent l’expérience d’un être humain, qui dans la philosophie bouddhiste, sont connues sous le nom d' »agrégats ».

En voici une illustration 

Le bouddhisme et les cinq agrégats

Le Bouddha demande alors à ses frères moines de passer en revue chaque agrégat et de déterminer où le sens du moi pourrait résider. Dans lequel de ces agrégats réside le sentiment du « soi » en tant qu’agent indépendant ?

Le contrôle est la principale dimension à travers laquelle il place cet exercice. Lorsque nous croyons avoir un sens de soi, nous pensons que nous avons un pouvoir sur ce que nous faisons. Le Bouddha commence donc par examiner le corps physique, qu’il appelle « la forme ». Avons-nous le contrôle de notre corps ?

L’instinct est peut – être ici de répondre oui – après tout, si je veux que mes bras s’envolent et se déhanchent, c’est ce qu’ils feront.

Mais le Bouddha – qui est du genre éclairé  – répond en disant que si nous avions vraiment le contrôle de notre corps, nous serions capables d’éliminer la douleur physique dès qu’elle se présente. De plus, nous serions capables de changer la forme de notre corps à volonté, et peut-être de s’ajouter un ou deux autres membres si nous le désirons.

Mais non, nous ne pouvons faire aucune de ces choses, ce qui signifie que le contrôle de notre corps est illusoire. C’est pourquoi le Bouddha dit que « la forme n’est pas le soi ».

Il fait le même exercice avec nos sentiments également. Nous ne pouvons pas contrôler ce que nous ressentons, car souvent, certaines émotions persistent alors que nous préférerions ne pas les avoir. Il en va de même pour nos perceptions, nos créations mentales, et oui, même la conscience. Nous pouvons être conscients de la conscience, mais nous n’avons aucun contrôle sur ce qui y fait surface à un moment donné. Il n’y a pas de pilote dans le cockpit pour guider nos pensées – elles surgissent et s’évanouissent simplement sans rimes ni raison, et c’est l’état naturel avec lequel nous opérons.

Cependant, cela va à l’encontre de toutes nos intuitions. Lorsque je me réfère à moi-même dans une conversation, il y a certainement un « je » présent et un « vous » présent également. Après tout, être conscient, c’est être conscient de soi-même en tant qu’être vivant, naviguant dans le monde avec les sens dont je suis doté. De l’avis général, il semblerait que le sens du moi réside quelque part dans la conscience.

Le Bouddha semble avoir pris en considération cette remarque, et il a abordé le sujet de la conscience dans un autre sermon. Il a affirmé que dans notre configuration de base, non éclairée, notre conscience semble être « engagée » avec les quatre autres agrégats. Elle est totalement enchevêtrée dans nos sensations corporelles, nos sentiments, nos constructions mentales et nos perceptions. Si nous ressentons du plaisir, nous nous attachons à cet état aigu. Si nous ressentons de la douleur, toute notre attention est dirigée vers elle.

Mais lorsque nous pratiquons le « non-être », la conscience se détache lentement des autres agrégats, pour être finalement libérée. Elle n’est plus perturbée par aucun changement de sensation ou d’expérience, car elle reste immuable quoi qu’il arrive.

Comme le Bouddha lui-même le définit :

“En étant libéré, il est stable ; en étant stable, il est satisfait ; en étant satisfait, il n’est pas agité.”

Le Bouddha méditant la nuit

De toutes les explications que j’ai entendues sur la perte du sens du soi, celle-ci est la plus digeste. Tant de nos identités sont liées à ce que nous ressentons, à qui nous nous attachons et à la façon dont nous percevons le monde. Mais si nous sommes capables de dissoudre nos liens avec ces choses, alors tout ce qui nous reste est un état de conscience stable. C’est une immersion totale dans ce qui est ici et maintenant, sans aucune place pour le passé et sans aucun regard pour l’avenir.

La raison pour laquelle la méditation est souvent associée à cet quête est qu’elle supprime l’élément de l’effort. Elle est communément appelée « l’art de ne rien faire », et cette position de neutralité est la base idéale pour s’engager dans un voyage introspectif.

Cependant, la plupart d’entre vous ne souhaitent probablement pas passer la moitié de leurs journées assis dans une grotte avec des moines. Vous avez d’autres aspirations, d’autres choses qui exigent une action et un mouvement perpétuel. Comme nous l’avons noté précédemment, le désir de se réaliser est ancré dans la créativité, qui est une forme d’expression en mouvement. Et tant que vous êtes sur cette voie, il est difficile de laisser complètement tomber votre sens du soi.

Lorsque je pense à cultiver le « non être » dans le contexte de notre vie quotidienne, je constate qu’en fin de compte, cela se résume à une chose, et une seule :

La capacité à supprimer nos attentes.

Une attente est un attachement à une vision, et se manifeste par le mot « devrait ». Nous devrions travailler au lieu de nous détendre. Nous devrions être mariés au lieu d’être célibataires. Ces déclarations impliquent qu’il y a un mécontentement par rapport à l’état présent, et qu’il y a un désir non satisfait qui comble le gap entre ce que vous êtes maintenant et ce que vous voulez devenir.

Le pont des attentes

Mais, c’est sûr, les attentes ont aussi leur utilité. Elles servent souvent de signaux pour nous rappeler de mener une vie saine (« Je devrais arrêter de boire ») ou réaliser notre potentiel (« Je devrais quitter ce travail »). Nous les appelons les « attentes raisonnables », mais elles représentent toujours des désirs insatisfaits qui impliquent une insatisfaction par rapport à l’état présent. La question est donc de choisir les formes de malheur qui valent la peine d’être vécues maintenant pour vous aider à vous projeter vers un avenir meilleur.

Dans toute attente – bonne ou mauvaise – il y a un attachement à ce « vous » futur. Et chaque fois qu’il y a une construction mentale du « vous », il y a un sentiment du soi auquel vous vous identifiez. Selon le Bouddha, cet attachement signifie que la conscience ne peut jamais être libérée, car elle est toujours « engagée » avec les quatre autres agrégats (sans surprise, les constructions mentales en font parties). L’une des questions les plus fondamentales du bien-être humain concerne donc cette gestion des attentes.

Heureusement pour nous, certaines écoles de pensée parmi les plus éminentes ont tenté de résoudre cette question.

Par exemple, les stoïciens ont compris que la plupart d’entre nous vivaient selon ce graphique :

La vrai vie versus mes attentes

Ils ont compris que les attentes rendent les bons résultats décevants et que les mauvais résultats deviennent écrasants. Afin de corriger cela, les stoïciens ont proposé un cadre qui ressemblait davantage à celui-ci :

Des attentes moins élevées

En d’autres termes, si vous vous attendez au pire, vous ne serez surpris de rien. Si vous pensez que votre maison va brûler, vous n’êtes désemparé quand c’est le cas. De même, si vous savez que la mort est inévitable, vous n’avez pas à la craindre.

Une autre enseignement des Stoïciens  est que notre interprétation des événements est la cause de la souffrance. Ils affirment que les événements sont toujours neutres, mais que ce sont nos perceptions qui les rendent soit « bons » soit « mauvais ». En minimisant nos interprétations, nous créons une ligne de réalité plus lisse qui permet un état d’être plus stable :

Une vie réelle stable

Je pense que les Stoïciens ont bien compris la ligne bleue de la réalité, mais pas la ligne violette des attentes. S’il peut être utile de s’attendre au pire du point en terme de progression, cela n’a aucune utilité pour éliminer le sens du soi. Voir la vie à travers le prisme des attentes lugubres exige une vision du monde fixe à laquelle il faut s’identifier, quoi qu’il arrive. Et comme nous l’avons déjà dit, une adhésion sans faille à quoi que ce soit ouvre les portes de l’orgueil.

C’est là que le bouddhisme revient sur le devant de la scène.

L’existence même de la ligne violette grave une image dans l’esprit, ou une certaine notion de « ce qui est à venir ». La seule façon de supprimer totalement le sens du soi est d’être en accord avec l’état présent de notre vie et de ne pas avoir la moindre attente sur un état futur. Ainsi, dans le contexte de notre graphique, cela donnerait une ligne bleue stable et neutre, accompagnée de l’absence totale de ligne violette :

 

C’est seulement dans cette situation que le Bouddha dit que la conscience est « libérée ». Lorsqu’elle ne s’attache plus aux sens ou à un état d’esprit particulier.

La conscience peut simplement exister, libre de toute perturbation dans le corps ou l’esprit.

La conscience libérée

Comme je l’ai déjà dit, je ne sais pas ce que cela fait de se retrouver sur cette dernière marche. 

Je serai le premier à admettre que les attentes accompagnent une grande partie de mon travail, surtout parce que j’ai maintenant une fille qui va grandir dans un monde en bouleversement permanent. De ma vie professionnelle à ma vie personnelle, il y a tant de choses à prendre en compte lorsque je gère mes contraintes en matière de temps, d’énergie et d’attention.

Pourtant, il y a peut-être eu des moments fugaces où j’en ai eu un avant-goût. Peut-être y a-t-il eu un ou deux moments à l’occasion de séances de méditation où toute pensée s’est arrêtée. Ou lorsque j’ai pris un psychédélique et que je me suis émerveillé d’un coucher de soleil. Ou lorsque j’écrivais dans mon journal intime sans attente sur ce qui allait s’inscrire sur la page.

Le paradoxe est que même si vous perdez votre sens du soi, il n’y a pas de soi là pour réaliser que vous l’avez perdu. Il n’y a pas de véritable moyen de savoir consciemment que vous avez touché cette étape car il n’y a plus de « vous » pour en sentir les contours.

Donc peut-être que le « non soi » n’est pas vraiment une marche sur laquelle se poser, mais plutôt un concept à garder à l’esprit dans votre vie quotidienne. C’est la prise de conscience que les normes culturelles, le conditionnement social et les expériences passées ont créé une identité à laquelle vous vous êtes attaché. C’est savoir ausssi que sous la brume des attentes, il y a une conscience qui est libre de tout cela.

Et si elle n’est pas si facilement accessible, c’est tant mieux. C’est in fine, comme cela que nous sommes de toute  façon.

Tout ce qui compte, c’est de savoir qu’elle est là.

Trouver votre place dans l’escalier

Nous en avons déjà beaucoup parlé, alors prenons un moment pour prendre de la hauteur et contempler l’escalier dans son intégralité.

Au premier regard, notre première impulsion serait d’essayer de nous rendre du côté droit du diagramme. Après tout, c’est là que nous avons tendance à lâcher nos attaches terrestres et à nous réaliser de la manière la plus fructueuse possible.

Mais avant de le faire, nous devons d’abord déterminer où nous nous situons actuellement dans cet escalier. Vous ne saurez pas où aller si vous ne savez même pas par où commencer, n’est-ce pas ?

Examiner l’escalier du soi

Mettons qu’après avoir examiner chaque niveau, votre intuition vous dit que vous vous situez sur la marche de l’estime de soi. Vous avez un sentiment d’indépendance et vous êtes conscient de votre capacité à résoudre les problèmes, mais vous comprenez que vous ne faites pas de votre mieux pour réaliser votre potentiel. Vous êtes conscient de votre propre valeur, mais vous êtes également ouvert aux idées qui contredisent votre vision du monde, ce qui vous donne une certaine distance par rapport à votre orgueil.

Choisir l’étape de l’estime de soi

Cette marche peut vous sembler naturelle et vous pourriez être assez satisfait de l’endroit où vous vous êtes situé. Cependant, il y a une question importante que j’aimerais que vous examiniez :

À quelle version de votre « moi » avez-vous fait référence en faisant cet exercice ?

Que voulez-vous dire ?

Voici la question. Nous aimons penser que nous sommes ce « moi » singulier et monolithique qui navigue dans le monde, mais en réalité, ce que nous sommes a tendance à changer entièrement en fonction du contexte.

Par exemple, il y a un « vous » qui agit d’une certaine manière lorsque vous êtes au travail, il y a un « vous » qui fait surface lorsque vous êtes seul, il y a un « vous » qui se déplace en fonction des amis avec lesquels vous êtes, et ainsi de suite. Dans un même esprit, il y a un catalogue de personnalités, dont chacune peut émerger en fonction de l’environnement et de l’énergie présente.

Les différents « soi »

Le problème est que ces différents « moi » ont tendance à occuper des marches différentes dans l’escalier. Avez-vous déjà remarqué comment vous pouvez être aussi patient avec vos amis, mais démarrer au quart de tour avec votre famille ? Ou comment vous pouvez être si rigoureux intellectuellement dans votre travail, mais voter pour le candidat que votre parti politique soutient ?

Il est tout à fait possible d’être sur le point de se réaliser dans sa carrière, mais aussi de se sentir inférieur parce que vous pensez que vos amis sont plus haut que vous. Si des émotions contradictoires comme la confiance et l’envie peuvent coexister dans un même esprit, c’est parce qu’il y a autant de versions de votre « moi » qui y résident. Pour beaucoup d’entre nous, cette segmentation du moi conduit à une pléthore d’identités, qui occupent toutes des marches différentes sur l’escalier.

Toutes les versions du  « moi » dans l’escalier du « soi »

Lorsque nous pensons à notre développement personnel, nous aimons choisir un ou deux de ces « moi » et les utiliser comme fondement de notre identité. Il n’est pas surprenant qu’ils aient tendance à se tenir soit sur la marche de l’estime de soi ou celle de l’épanouissement (Self-Actualization), en grande partie parce qu’il est plutôt réconfortant et pratique de s’identifier à ces domaines.

Mais en réalité, nous sommes chacune de ces identités. Il peut être commode d’ignorer les identités qui posent problème, mais elles finiront par émerger, que nous le voulions ou non.

La clé pour déterminer votre place dans l’escalier est de choisir sur quelle marche vous voulez être, puis de consolider toutes les version du « moi » pour qu’elles occupent une position unique. N’allez surtout  pas faire une simple moyenne des identités et considérer que le job est fait – non, la seule façon de vraiment déterminer votre place est d’avoir une attitude équanime à travers tous les environnements et contextes possibles.

Vous voulez avoir le même niveau de patience avec votre père et votre ami. Vous voulez avoir le même niveau d’humilité intellectuelle pour toutes vos activités, peu importe ce que vous savez. Si vous pouvez vous engager sur ces bases, vous remarquerez immédiatement quand une partie de vous est sur une autre marche, et vous pourrez la hisser vers vous avant que les choses ne dégénèrent.

Toutes les versions du  « moi » dans l’escalier du « soi »

L’incapacité à consolider les différentes version du “moi” est ce qui conduit à une déconnexion entre les idées et des actions. C’est pourquoi tant de gourous spirituels finissent par commettre des crimes odieux. C’est aussi pourquoi de grands philosophes disent une chose pour en faire une autre. Ces personnes segmentent confortablement leur vie d’une manière qui correspond à leurs préférences, et ne font qu’afficher les marches qu’elles veulent que les autres voient. Mais à l’intérieur, leur être brisé est dispersé dans l’escalier, traduisant la souffrance de ne pas savoir qui ils sont vraiment.

 

L’ironie du moi est que pour le perdre, il faut bien le connaître. Dans notre configuration de base, nous ne savons pas qui nous sommes parce que le moi se déplace au gré des circonstances. Le vent de l’émotion le souffle dans un sens, une autre circonstance l’emmène ailleurs. Cela nous rend perpétuellement confus, ce qui entraîne une déconnexion entre ce que nous pensons être et ce que nous aspirons à être.

 

Mais en nous consolidant sur une seule marche, nous sommes à tout moment parfaitement conscients de l’endroit où nous voulons être. Il n’y a pas de question sur notre position, ni sur la réalisation de notre potentiel.

 

Ce n’est qu’à cette étape que nous pouvons nous préparer à tout laisser derrière nous.

 

[1]- L’anthropologue Ernest Becker fait référence ici au “mensonge vital de la personnalité” qui nous protège de la vérité et de notre impuissance inhérente.

 

[2]- Joe Rogan qualifie souvent ses échanges de podcast de petites œuvres d’art, comme s’il dansait avec ses invités au rythme des dialogues. Cela implique de savoir quand intervenir, quand se taire, quand faire une blague… Toute cette attention est probablement le résultat du fait que le podcast constitue pour lui une énorme source de sens.

[3]- Voici une BD géniale pour illustrer ce phénomène.