Interview Lan Anh Vu Hong : “La prise de conscience de l’urgence climatique est liée intimement à une crise du sens” – Umanz

Interview Lan Anh Vu Hong : “La prise de conscience de l’urgence climatique est liée intimement à une crise du sens”

Credits Damien Deck

 

Le dérèglement climatique va changer notre quotidien car il va changer nos verbes.

Nos façons de nous déplacer, nous nourrir, habiter, travailler, consommer, comprendre, vivre, nous engager et nous connecter vont être bouleversées dans les prochaines années dans la perspective salutaire du “Net Zéro”. 

Lan Anh Vu Hong vient de publier : “100 gestes pour réduire son empreinte carbone” chez FYP Editions, un guide à la fois riche, pratique (impact léger/fort impact, facile/exigeant) et détaillé (pourquoi ? quel impact ?) sur comment “faire sa part” au quotidien face à l’urgence climatique.

Elle a accepté de répondre aux questions de Umanz

Umanz- Comment nos vies quotidiennes seront-elles impactées par le dérèglement climatique ?

D’abord par des changements d’ordre… climatique. Météo France a publié des projections pour les 30 prochaines années en France : principalement, des vagues de chaleur plus longues et plus fréquentes. On y lit que “l’été 2003 pourrait être normal dans les années 2050”. Pour mémoire, cette canicule, qui nous est apparue comme exceptionnelle, a entraîné entre 15 000 et 20 000 décès rien qu’en France.

Au-delà de la chaleur, les météorologues prédisent un assèchement du pays. Dans trente ans, le climat aura changé au point que ce qu’on considère aujourd’hui comme “extrêmement sec” sera la norme sur la majorité du territoire – avec des conséquences capitales pour les forêts, l’agriculture et la sécurité alimentaire.

L’autre versant en apparence paradoxal de la sécheresse, c’est l’augmentation d’épisodes de précipitations extrêmes sur de nombreuses régions, pouvant endommager les infrastructures et provoquer des inondations graves, comme celles qu’a récemment vécues le pays niçois. En effet, les tendances que je décris sont déjà largement observables et ce qu’on prédit c’est leur intensification.

C’est d’ailleurs cela qui peut être difficile à appréhender dans le dérèglement climatique : on n’observe finalement rien de nouveau, “simplement” une intensification et une plus grande fréquence de certains événements météorologiques déjà connus. Si on ne prend pas un peu de recul, on a même le temps de s’y habituer et de redéfinir le normal (“L’année la plus chaude de la décennie ? On nous disait déjà ça l’an dernier”…) et de ne rien voir venir, comme une grenouille plongée dans une marmite sur le feu… jusqu’à un point de rupture.

Un phénomène nouveau en revanche, c’est la montée du niveau de la mer, qui fragilise les littoraux, en France et partout dans le monde. C’est une des raisons pour lesquelles Jakarta n’est plus la capitale de l’Indonésie, c’est ce qui menace Venise, New York (qui investit des millions de dollars pour construire des digues protectrices), ou des pays entiers comme le Bangladesh et les Pays Bas. Au Vietnam, le delta du Mékong devient de plus en plus salé, ce qui nuit à la riziculture. Sur les îles du Pacifique comme Tuvalu ce sont les nappes phréatiques, donc les réserves d’eau douce, qui sont envahies par l’eau de la mer.

Voilà pour les principaux changements climatiques. En France, et en Europe en général, on est relativement chanceux : ce n’est pas là que le changement climatique risque de frapper le plus fort. Il y a des hommes et des femmes, notamment autour de l’équateur, beaucoup plus exposés que nous, et beaucoup plus vulnérables car vivant dans des pays plus pauvres. En revanche, cela signifie que nous Européens, nous sommes exposés à un risque social important : celui de faire face à un afflux de migrants qui se presseront à nos portes en nombre, car ces régions sont très peuplées et les stratégies d’adaptation sur place pourraient se heurter bien vite à des conditions des moins en moins compatibles avec la vie humaine. Or, vu l’état social et politique de nos démocraties, il est difficile de penser que nous saurons y faire face décemment.

Enfin, on peut s’attendre (et espérer) que d’autres changements, non subis, surviennent au niveau réglementaire, culturel pour généraliser des changements de nos modes de vie visant à enrayer la dérive climatique. Des mesures qui facilitent et décuplent la portée des gestes individuels que je décris dans le livre – parfois en bousculant les habitudes. Par exemple, des mesures pour promouvoir une alimentation locale et moins carnée et l’utilisation de mobilités bas-carbones, ou pour dissuader certaines pratiques comme l’usage banalisé de l’avion, ou le recours à la voiture individuelle en ville par exemple. Cela pose d’ailleurs un risque de polarisation entre des citoyens et élus de plus en plus engagés, angoissés et/ou frustrés de l’inertie du système et de moins en moins disposés à débattre et certaines personnes réfractaires à l’idée de remettre en question le statu quo, qui parlent de “khmers verts”, d’ayatollisme, etc. – comme en témoigne la récente polémique autour de la végétalisation de l’alimentation dans les cantines de Lyon.

Umanz- Comment s’est passée votre prise de conscience de l’urgence climatique ?

Très progressivement, finalement, même s’il y a clairement eu un point de non-retour.

J’ai toujours eu une sensibilité plutôt “écolo”, comme beaucoup d’entre nous d’ailleurs. J’étais convaincue du “problème” climatique bien des années avant d’avoir pris la peine de me renseigner sur ce sujet, même si concrètement je ne faisais rien pour changer les choses, mis à part voter écolo. Il me suffisait d’être au courant plus ou moins vaguement de l’existence de ce problème pour qu’intuitivement j’y croie. Je pense que la compréhension de n’importe quel phénomène relève plus de l’intuition et de la foi (au sens de confiance) que du seul intellect – d’une certaine manière, on fait la somme des informations à notre disposition et on choisit son camp. Je ne suis pas allée vérifier les hypothèses derrière l’affirmation que la terre est ronde, par exemple. Pendant longtemps, c’était pareil pour le changement climatique. La caution scientifique des arguments et ce que je percevais du monde, son outrance matérielle et sa domination par les intérêts financiers, me suffisaient pour croire que le dérèglement climatique était une réalité.

Ce qui a créé une rupture en revanche, c’est quand j’ai quitté mon emploi salarié et pris du temps pour faire un peu de silence et être à l’écoute de ce qui se passait en moi et autour de moi. J’ai spontanément pris contact avec des personnes, des associations et j’ai commencé à prendre le temps de me renseigner sur le sujet. Au fond, je n’ai rien appris de véritablement nouveau – enfin, disons je suis capable de décrire plus précisément la chaîne causale à l’origine du dérèglement climatique. Par contre, ce qui a changé, c’est que j’ai affronté la vision de l’ampleur du désastre sans détourner le regard, et surtout, que j’ai perdu confiance dans le système pour changer de lui-même sans un véritable soulèvement des consciences, et l’engagement naturel de chacun qui en découle.

J’ai grandi dans le respect et la confiance envers les institutions ; j’ai été encouragée à viser haut pour comprendre et maîtriser les règles de ce monde et y réussir. Sauf qu’une fois arrivée à ce qui pourrait s’apparenter au sommet, pendant la première pause que je m’accorde, je me rends compte que tout ce que j’ai pu percevoir du milieu économique et politique est en totale déconnexion avec ce que je lis de l’état du monde. Un des principaux apprentissages que j’ai faits en grandissant c’est de comprendre qu’être adulte ne signifie pas être responsable et sage. Là, j’apprends en plus qu’il n’y a pas de pilote dans l’avion, qu’on est tous anesthésiés, par un sentiment d’impuissance face à des pseudos-lois économiques (“Les gens sérieux ne remettent pas en cause la croissance ni le droit à s’enrichir sans limite. L’économie c’est compliqué, laissons ça aux experts”) et anthropologiques (“L’homme est un loup pour l’homme. Si tu ne te bats pas pour ta place, tu vas te faire bouffer”), soit par un trop-plein ou un trop peu de confort. C’est un moment à la fois angoissant et libérateur, car je prends conscience de ma capacité créative, et que je n’ai pas envie de la gâcher du lundi matin au vendredi soir pour entretenir un système dont je tolère de moins en moins les “externalités négatives”. Et ce, quelles que soient les chances que j’ai de pouvoir “changer le monde”.

C’est une longue réponse qui fait quelques pas de côté, mais je crois que c’est nécessaire – pour moi la prise de conscience de l’urgence climatique est liée intimement à une crise du sens, à un réveil de ma sensibilité jusque là anesthésiée face aux injustices sociales, à l’inanité du règne de l’argent et d’une vision uniquement mécanique de l’homme – cette vision qui mène au transhumanisme et dont la pauvreté spirituelle se manifeste par une angoisse collective extrême à l’idée de la mort, qui  est ouvertement assumée depuis le début de la pandémie de covid-19. Je ne veux plus fermer les yeux sur ces aspects négatifs de notre système politico-économique et culturel, et je ne suis pas la seule.

Umanz- Par où commencer pour diminuer son empreinte carbone ?

La première chose à faire, comme je le dis dans le livre, c’est de se former pour mieux comprendre ce qu’est le dérèglement climatique et ses origines. D’abord parce que certains changements à faire sont difficiles car ils demandent de renoncer à des habitudes, à une partie de notre confort, sans pour autant que les fruits de nos sacrifices soient ensuite perceptibles ou valorisés – donc il vaut mieux être profondément convaincu de la nécessité de changer, plutôt que d’agir sous le coup d’une motivation hésitante. Deuxièmement, parce que la question est compliquée et que l’enfer est pavé de bonnes intentions. Je rapporte dans le livre comme les parents d’une amie australienne étaient fiers d’avoir acheté tout récemment une voiture électrique. Sauf qu’en Australie, le contenu carbone de l’électricité est parmi les plus élevés au monde, à cause de la prépondérance du charbon comme mode de production. Or, produire une voiture électrique est beaucoup plus consommateur en ressource et donc bien plus émetteur en carbone que produire une voiture classique avec un moteur thermique. Donc remplacer son véhicule par un véhicule électrique en Australie, sans militer très activement pour changer le mix électrique du pays, c’est aggraver la situation climatique.

Ensuite, faire son bilan carbone est une bonne manière de comprendre les priorités. Une manière commune d’aider les gens à faire leur choix parmi tous les changements imaginables est de placer les écogestes identifiés sur un double axe pour mesurer l’impact au regard de l’effort requis. Cela permet d’identifier les premières actions fortes à mettre en place, en ménageant sa motivation.

J’en profite pour répondre à une question complémentaire qui serait “par où continuer pour réduire son empreinte carbone ?” car il s’agit ensuite rapidement de chercher non plus à réduire son empreinte individuelle, mais à influencer des dynamiques de groupes plus ou moins grands (celles du foyer, de son club de sport, de sa ville, de son pays) pour réduire l’empreinte carbone collective, et du même coup, la sienne. Je donne des pistes qui vont dans ce sens dans le livre aussi, car je crois fermement qu’agir sur le collectif est un éco-geste individuel majeur. Mais évidemment, cela nécessite d’avoir d’abord changé soi-même.

Umanz- La difficulté des écogestes est souvent de faire le deuil de comportements passés ou d’habitudes enracinées ou considérées comme “normales” ? Que conseillez vous pour franchir le pas ?

Le fait de mieux comprendre l’urgence climatique, l’interdépendance et la beauté de tout ce qui constitue le système terre (y compris les êtres vivants qui le peuplent) et de mener une réflexion intime sur le sens que l’on trouve dans la marche actuelle du monde des humains seront les plus puissants motivateurs – bien plus efficaces que la culpabilité par exemple.

Ensuite, nous sommes des animaux sociaux, donc s’entourer de personnes qui valorisent nos comportements est aussi très important pour passer le pas et se tenir à certaines habitudes. Je décris dans le livre comment un ami a renoncé à aller travailler tous les jours en voiture, notamment sous l’influence et grâce au soutien bienveillant de ses filles. Pour moi, la rencontre de communautés de personnes engagées a été déterminante. On peut aussi utiliser des leviers plus modernes comme la gamification – ce que font par exemple les applis Ma petite planète ou Kelvin.

Il faut être patient avec soi-même car c’est dur, mais veiller à chasser toute complaisance aussi.

Umanz- Quels ajustements avez-vous fait personnellement dans votre vie ?

Pas mal de changements décrits dans le livre ! En vrac : j’ai complètement modifié mon rapport à l’avion, c’est un véritable cheminement car les occasions et les raisons de le prendre se présentent régulièrement, surtout avec des êtres très proches qui habitent à l’étranger et un attachement à mes origines vietnamiennes. Je supprime le maximum de trajets en voiture substituables par de la marche ou du vélo. J’ai modifié mon alimentation : rien qui ne soit pas de saison, tout le plus local possible, et de la viande et du poisson seulement exceptionnellement, en prêtant attention aux conditions d’élevage quand j’en mange. J’achète moins de choses, j’entretiens mieux mes affaires, je répare ou fais réparer mes vêtements, meubles, équipements électroniques, etc.

Enfin, j’ai changé de métier, j’échange régulièrement avec mon réseau pour essayer de réveiller les sensibilités un peu engourdies des personnes dont je peux avoir l’oreille attentive et inciter chacun à aborder les questions de fond – une sorte de lobbying des consciences ! Je travaille sur des réflexes et des angoisses personnelles pour faire la part de ce qui est hérité, subi et paralysant pour changer réellement : la peur de manquer, l’angoisse de la précarité, le rapport au travail et à l’argent par exemple. Vaste programme 🙂

Umanz- Au-delà de l’action des citoyens ? Quel doit être le rôle des entreprises et de la finance ?

Au risque de paraître un peu naïve, j’ai envie de répondre que c’est à nous d’agir, avec toutes nos casquettes différentes – en tant que citoyens, que consommateurs, employés, étudiants chefs d’entreprise, élus, épargnants, actionnaires…

Parler en termes d’opposition entre différents niveaux de responsabilité c’est structurant pour la pensée, mais c’est paralysant pour l’action si on s’y attarde trop. Il y a certainement des résistances fortes, des personnes complètement rétives ou enfermées dans le vieux monde, mais il y a surtout beaucoup trop d’auto-censure de la part de chacun d’entre nous. Comme je le dis dans le livre, quand on décloisonne son engagement, on se rend souvent compte qu’il y a bien plus de personnes sensibles à la question et ouvertes à la discussion qu’on ne le pensait. J’ai envie de dire qu’il est de notre devoir d’“ouvrir notre gueule” un peu partout, y compris en milieu professionnel : interpeller les responsables, remettre en question ce qui est considéré comme acquis et normal, car comme je le disais, il n’y a pas de pilote dans l’avion, et personne ne s’occupe du problème pour nous ! J’ai d’ailleurs l’impression que plus on est puissant et influent et plus on se sent impuissant car empêtré dans le système – j’ai vu des cadres dirigeants, des étudiants de grandes écoles faire aveu d’impuissance… heureusement, cela ne concerne pas tout le monde, comme l’initiative du manifeste pour un réveil écologique le montre superbement.

En bref, oui les entreprises et la finance doivent changer en profondeur, tout comme nous. C’est aux législateurs d’encadrer la finance et de mettre fin à la “privatisation des gains et la mutualisation des pertes” pour reprendre l’expression de Gaël Giraud, car c’est l’autre facette de l’exploitation du vivant, c’est-à-dire des hommes, des ressources naturelles, des capacités d’accueil de la terre. Et c’est à nous citoyens de veiller à ce que le législateur fasse vraiment ce boulot. C’est à nous épargnants d’ajouter aux deux indicateurs de retour sur investissement et de risque celui de la finalité (que finance mon argent ?) quand on choisit nos placements, quitte à s’asseoir sur l’idée de faire fructifier son argent. C’est à nous chefs d’entreprises, directeurs financiers et comptables d’expérimenter par exemple la comptabilité CARE pour que l’entreprise ne soit plus pilotée uniquement par le souci de préserver le capital financier, mais également par celui de préserver le capital naturel. C’est à nous, professionnels de la finance de changer de logiciel pour nous reconnecter au monde réel, de nous élever contre une culture du profit et du court terme aux dépens du vivant, et de renoncer à certains profits certainement mirobolants. L’argent et le confort, on ne va pas y arriver si on n’accepte pas tous de lâcher sur les deux fronts.


Biographie de Lan Anh Vu Hong 

Lan Anh Vu Hong est agrégée d’anglais à l’École normale supérieure Paris-Saclay et diplômée d’HEC Paris. Elle accompagne les entreprises et les individus vers une meilleure compréhension des enjeux climatiques, énergétiques et écologiques, elle est également animatrice et formatrice pour l’atelier “la fresque du climat”.