La leçon des Balcons – Umanz

La leçon des Balcons

 

“- C’est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie « Créer des liens… »

– Créer des liens ?

– Bien sûr, dit le renard. Tu n’es encore pour moi qu’un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n’ai pas besoin de toi. Et tu n’as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu’un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de l’autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde…”

Saint Exupery, Le Petit Prince

Concerts, musiques, applaudissements, DJ, quiz, bouquets envoyés par drône… À l’ère du Corona les balcons sont le lieu du lien retrouvé. 

La leçon des balcons c’est ce sourire au voisin qu’on avait jamais regardé, jamais salué. La leçon des balcons c’est fin de l’oeil de verre urbain celui qui voit sans voir, évite les gens et les obstacles comme dans un jeu vidéo. La leçon des balcons c’est une manière de sentir, d’agir quand le personnel soignant se sacrifie sur les lignes de fronts pour le bien comun, c’est une manière de d’exposer sa gratitude. C’est une ardente démonstration que quelque chose compte beaucoup plus que ce qui compte.

“Ce qui compte ne peut pas toujours être compté, et ce qui peut être compté ne compte pas forcément.” 

Albert Einstein

La leçon des balcons c’est le lien

Le chaînon manquant de l’âme moderne : le lien

Cette absence de lien, mal aigu des grandes villes fait écho à cette incroyable prescience de Saint-Exupéry le 30 juillet 1944  :

“Les liens d’amour qui nouent l’homme d’aujourd’hui aux êtres comme aux choses sont si peu tendus, si peu denses, que l’homme ne sent plus l’absence comme autrefois.”

Cette joie retenue et confinée que l’on déploie à heure fixe est une nouvelle manière exubérante de prendre soin et de ritualiser la gratitude.  

Quelque chose en plus

La leçon des balcons est aussi une révélatrice de ce petit supplément d’âme non marchand. Ce quelque chose en plus qu’on avait oublié dans nos vies d’avant et qui faisait cruellement défaut. Comme nous le rappelait récemment Nathanael Matthieu dans Usbek et Rica :

« Quelque chose d’invisible est arrivé: le travail a cessé d’être prioritaire, les loisirs aussi ».

 

En ces temps incertains notre appréciation de la présence est beaucoup plus dense.

La crash test du sens

C’est aussi cet atterrissage étrange pour tous ces gens habitués de déplacer les problèmes et les informations de feuilles Excel en feuilles Excel et qui contemplent pour la première fois l’absence cruelle de sens dans leurs jobs. Des humains qui réalisent le contraste saisissant entre le temps du travail et le temps passé avec un enfant. En ce sens, les balcons marqueront peut être un premier retour sur terre des métiers hors sols. La leçon des balcons est aussi un crash test.

“Lorsqu’on s’aperçoit un beau jour que leurs occupations sont piètres, leur métier figé et qu’ils n’ont plus de lien avec la vie, pourquoi ne pas continuer, tel un enfant, à porter là-dessus le même regard que sur ce qui est étranger.”

Rainer Maria Rilke (Lettre à un jeune poète. 1908)

 

La derniere Safe Place commune

Les balcons sont enfin le dernier pré-carré collectif, le dernier safe space commun. Le dernier réseau social physique admis. Ils savent ce qu’ils ouvrent en nous. Ils retissent imperceptiblement le fil fragile qui nous relie aux autres. Ces autres que l’on comptait mais que l’on ne voyait plus. 

Au moment où la tragédie frappe chaque famille. Au moment où notre anxiété ouvre nos vulnérabilités. Les balcons disent ce que nous devons aux autres. Ils répètent la leçon éternelle d’Emanuel Levinas :

“Aller vers l’autre c’est la percée de l’humain dans l’être”.

Ils disent que l’imagination et la vie trouvent toujours un chemin.

«Je sais un peu partout tout le monde s’entretue, c’est pas gai, mais d’autres s’entrevivent, j’irai les retrouver.»

Jacques Prévert