Mattering, le chaînon manquant du sens - Umanz

Mattering, le chaînon manquant du sens

Mattering, le chaînon manquant du sens

J’observe le sens, dans tous les sens depuis 10 ans pour Umanz et Second Act et je vois ressurgir un concept oublié découvert dans les années 80 par Morris Rosenberg chercheur en psychologie : celui de mattering.

Le mattering c’est un peu la cerise sur le gateau du sens. C’est le sentiment d’être valorisé par les gens qui comptent autour de soi : les amis, la famille, les collègues. C’est aussi le sentiment plus large de compter au sein de et pour la société en général.

Le mattering remis un temps au goût du jour par la philosophe Susan Wolf fait l’objet aussi d’une analyse très argumentée chez l’essayiste Jennifer Wallace. Et, en ces temps troublés où l’AI nous promet un destin de surperflus, le mattering est un sentiment mis à mal.

Pourtant, pour Jennifer Wallace le mattering relève d’un meta-besoin d’appartenance qui fonde le sens. Celui de l’appartenance valorisée par la communauté.

L’équation du mattering selon elle ?

Se sentir valorisé + Apporter de la valeur = Mattering

En bref :

Valeur Reconnue + Valeur Apportée = Mattering

L’insight secret du mattering :

nous sommes depuis l’aube des temps des créatures de valeur qui aspirent à avoir de l’importance.

Mais, cette valorisation, ce sentiment intime de compter qui existait il y a encore 50 ans dans les petites communautés, s’est petit à petit dissout dans une modernité liquide où l’individu en est venu à primer sur le collectif.

Or, l’individu aujourd’hui, ne sait plus sur qui compter ni pour qui compter.

Les éco-systèmes de mattering se sont peu à peu écroulés avec la dissolution des liens qui lui donnaient vie et importance (emploi à vie, voisinage, famille ou appartenance religieuse).

Pour Jennifer Wallace, l’absence de mattering serait responsable du désengagement qui touche jusqu’à 70% des salariés aujourd’hui.

On retrouve le même écho de l’importance du mattering chez la Philosophe Rebecca Newberger Goldstein :

« Nous aspirons à démontrer que la raison pour laquelle nous ressentons subjectivement que nous comptons, c’est que nous comptons objectivement. Cette aspiration est ce que j’appelle l’instinct du mattering. »

Elle fait écho à cette intuition de Yuval Noah Harari :

“Alors que dans le passé les humains ont lutté contre l’exploitation, dans le futur la plus grande lutte sera contre l’inutilité et il sera bien pire d’être inutile que d’être exploité”

Or, aujourd’hui l’absence ou plutôt le siphonage moderne du mattering se fait cruellement sentir. Les gens sentent qu’ils ne font plus partie de l’histoire du futur. Ils se disent « le futur n’a pas besoin de moi » s’alarme encore Harari qui constate que 99% des qualités humaines sont inutiles pour les nouveaux jobs algorithmisés.

Pour une politique de l’estime

Or, en absence de mattering on se coupe du monde, on se met en retrait. Mais se couper du monde est une bombe à retardement…comme je l’avais souligné il y a quelques années, les gens ignorés feront des choses qui ne peuvent être ignorées et rarement positives.

Il faut donc réhabiliter une politique de l’estime. Les gens veulent compter et s’ils ne comptent pas il tenteront de faire des choses désespérées. Et quand l’invisibilité chronique vous touche, quasi physiquement, au quotidien, cela rejaillit aussi sur votre vie privée. Ce serait d’ailleurs l’une des raisons principales du désengagement citoyen et de ce phénomène de plus en plus visible dans les familles la proxymal separation.

Pour vérifier l’impact du mattering, notamment en couple. Jennifer Wallace propose la matrice SAID.

Un exercice particulièrement intéressant à faire à deux :

S : la signification que j’ai pour toi et toi pour moi.

A : l’apréciation que j’ai pour ce que tu fais / et pour ce que tu fais pour moi.

I : je suis investi(e) dans tes buts et je sens que tu es investi(e) dans les miens.

D : je sens que tu comptes pour moi/ et je sens que je compte pour toi.

Le débat urgent pour le mattering est que se passera t-il alors que les machines ou l’IA nous feront nous sentir inutiles, obsolètes ou éminemment remplaçables ?

C’est une réflexion à avoir dès aujourd’hui car “le mattering c’est l’histoire que nous nous racontons sur notre place dans le monde.

Nous comptons sur les machines, comptent-elles sur nous ?

Patrick Kervern