Curateur, roi de la rareté – Umanz

Curateur, roi de la rareté

A l’ère de l’abondance, de l’infobésité, du vacarme et de l’aplanissement algorithmique, le métier de Curateur fait figure de talent indispensable et attractif.

Umanz est en grande partie un travail de curation mais nous n’avions jamais creusé ni déconstruit ni le métier de curateur, ni le talent de ceux qui partagent notre passion.  Qui sont les curateurs, quelles sont leurs qualités et comment travaillent-ils ? Pour mieux le comprendre, nous sommes allés à la rencontre d’un commissaire d’exposition, d’un directeur artistique de concert, d’un curateur de conférence et d’une curatrice de Newsletter.

Plongée dans l’univers étrange des rois de la rareté.

On ne nait pas curateur, on le devient

Un trait commun des curateurs : aucune des personnes interrogées ne pensait être curateur plus tard, la plupart des grands curateurs le sont devenus à travers des parcours et des hasards parfois chaotiques mais toujours habités par une qualité et un prérequis essentiel : la curiosité. 

La rareté du curateur se fonde avant tout sur une curiosité hors norme et un travail jamais achevé de documentation  et d’exploration voire de voyages fréquents pour saisir l’air du temps, ce fameux et très élusif zeitgeist.

Pierre Pauly, Directeur Artistique des Francofolies de la Rochelle l’un des 5 plus grands festivals mondiaux a tour à tour été musicien (X-Vision), banquier, producteur, agent et gestionnaire de salle (Zenith de Nancy). Un parcours qui lui a permis d’affiner un goût pour toutes les musiques, la façon de les mettre en scène mais aussi une curiosité insatiable. Il évoque souvent sa “boulimie de faire mieux”. 

Christian Fauré, chez Octo Technology anime l’équipe de curateurs de la conférence USI. Son avantage : il est à la fois un ingénieur et philosophe. Une double perspective qui explique le succès et la patte unique d’ USI dans la galaxie des conférences corporate.

Marie Dollé, éditrice de la Newsletter In Bed With Tech, en français et en Anglais, combine une carrière chez Kantar puis à la BPI avec le journalisme tech et la publication depuis d’un rapport de référence des tendance social media. 

Alexis Fabry, Co-commissaire de plusieurs expositions à la Fondation Cartier pour l’art contemporain, fondateur de Toluca Editions et Directeur artistique délégué chez Hermès Maison a acquis un regard unique dans la photo sud-américaine au cours de fréquents voyages pendant plus de 30 ans à la recherche de pièces inédites d’artistes photographes, sauvées de l’oubli au fond de tiroirs oubliés. 

Tous ont acquis un œil, une oreille, une sensibilité unique bref une capacité unique à faire des choix.

Car le premier talent d’un curateur est de savoir sélectionner d’un geste sûr ce qui créera une différence et laissera une impression durable. 

De l’embarras du choix au choix de l’embarras : les 5 ingrédients du curateur

Quel est l’ingrédient indispensable au travail du curateur ? Le temps. Christian Fauré (USI) et Pierre Pauly (les Francofolies) préparent souvent un an à l’avance leurs grands rendez-vous. Marie Dollé peut consacrer jusqu’à 15h de travail à un seul article de sa newsletter, souvent la nuit ou tôt le matin. Parfois, le temps du curateur se prend aussi hors des horaires pros ou familiaux. 

Le second ingrédient : le choix et donc la rareté.  Souvent, dans les premiers travaux, nos curateurs vont imaginer le volume, l’abondance, les conférenciers ou les artistes idéaux avant de procéder à un rigoureux ou cruel travail d’épure. Ils savent que “la tête d’affiche” ou “la une” déterminent parfois 70% du succès de l’événement, de l’exposition ou de l’article. 

Dans le cas du spectacle vivant, le couperet tombe parfois 7 mois avant. “Dès la vente des premiers billets début décembre nous savons si nous allons avoir une grande édition » nous confie Pierre Pauly des Francofolies.

Car c’est précisément ce que l’on recherche chez le curateur sa capacité à “distinguer l’insight du bruit” (Marie Dollé). Sa capacité à exprimer une opinion, une vision, une originalité. Bref, une singularité, loin du consensus et de l’opinion moyenne. Comme l’explique le designer Ben Pierrat “Si tout le monde éditait Vogue, ce ne serait plus Vogue”.

Le troisième ingrédient : l’hybridisation entre la raison et l’intuition. Il y a dans le métier des curateurs des critères objectifs de succès : le nombre de billets vendus, le remplissage d’une salle ou d’un musée, le nombre de vues ou de partages d’un article. Ce qui est beaucoup moins évident est de savoir faire une programmation à la fois originale et efficace.

C’est là qu’intervient le subtil équilibre entre la raison et intuition. “Savoir qu’il faut adjoindre à un artiste consacré l’œuvre de cette jeune artiste qui monte” souligne Alexis Fabry ou encore comprendre intuitivement que “l’artiste qui marchera sur un coucher de soleil n’est pas forcément l’artiste qui marchera à deux heures du matin” (Pierre Pauly).

En bref, il faut savoir explorer des chemins balisés et non balisés.  Chez Umanz par exemple, 50% des idées d’articles : Tout savoir sur l’amitié ou ”Le duende” par exemple, viennent de lectures “serendipitesques” et non intentionnelles. Marie Dollé évoque aussi : “ce mélange entre passion et capacité analytique.” Car l’angoisse du curateur c’est la similitude. C’est cette aversion de la morne platitude qui oblige les grands organisateurs d’événements à ne “jamais mettre les choses sur le même plan”. Quel que soit l’objet de leur curation, Ils veillent passionnement à ce ressenti invisible mais déterminant : “la qualité des parcours…”

L’ingrédient mystère :  la surprise 

Les grands curateurs le savent, il faut parfois savoir sortir de la zone de confort et du périmètre strict de la conférence. C’est ce que Christian Fauré appelle le critère “Circus », la capacité de savoir insérer dans des Keynotes sérieuses des interventions plus spectaculaires comme celle de  “Raffaello Dandrea”.

Il faut savoir veiller également au On et au Off. Le  “On et le OFF c’est ce qu’on voit et ce qu’on ne verra pas.” explique Pierre Pauly. C’est la magie des rencontres, les conversations avec les artistes backstages, les échanges dans un bar à 3 heures du matin. Car le succès d’un événement c’est aussi de savoir créer la magie et la sérendipité des rencontres.

Insérer un peu de chaos donne du relief aux événements. Pierre Pauly évoque la surprise dans les duos inédits qu’il crée aux Francofolies, l’importance de “mixer les disciplines” et revendique le risque et la “capacité de faire des choix contestables”. Aux Francofolies, il veille à l’alchimie de la grande scène en saupoudrant les sets d’artistes connus de découvertes de jeunes artistes lors des changements de plateaux. 

Attention toutefois, la surprise reste un élément intensément délicat, Pierre Pauly sait par exemple que les “publics se cumulent mais ne s’annulent pas” et que certaines salles dédiées à la Techno (La Sirène) peuvent s’ouvrir au Metal Core mais pas les mêmes soirs. La curation est aussi contextuelle.

Alexis Fabry co-commissaire d’exposition à la Fondation Cartier évoque aussi ce subtil équilibre : “Il y a deux mouvement contraires : un mouvement d’ouverture et un mouvement de fermeture de choix hiérarchisé, de rétrécissement qui fait la singularité d’une exposition en l’étroitisant.” 

Chacun a ses méthodes, ses propres obsessions et sa manière très personnelle de descendre dans le terrier du lapin. In fine, tout le talent d’un curateur tient à sa capacité à tenir une “ligne éditoriale” entre linéarité et délinéarité.  

La force du collectif : La curation n’est pas une île

Aussi singuliers soient-ils les curateurs ne travaillent jamais seuls, Marie Dollé aura recours à de nombreuses opinions en off avant de tester ses idées, Alexis Fabry a de nombreux échange sur les choix, la hiérarchie spatiale des oeuvres présentées et la capacité “d’introduire du désordre” avec Hervé Chandès, le directeur de la Fondation Cartier. Aux Francofolies la programmation est intensément discutée avec les 10 membres permanents et à l’USI Christian Fauré insiste sur l’importance de la collégialité, de l’agilité récursive dans le choix des 25 speakers finaux. Le curateur est avant tout un tisseur de lien.

“Une curation, comme nous vous le disions précédemment, ne se cantonne plus seulement à sa collecte, aussi fine et qualitative soit-elle. Elle doit être  pensée autour d’une architecture, d’une communauté, d’un écosystème conçu pour en tirer toute sa quintessence. En bref, de la curation avec une vision … et les moyens de la mettre en œuvre. » souligne Marie Dollé de son côté 

Tu seras curateur mon fils / curatrice ma fille : derniers secrets de curateur

Parfois la magie d’un événement tient à des ressentis intimes. Christian Fauré insiste ainsi sur “l’expérience speaker” et le choix de l’USI d’offrir un contexte inoubliable à ses conférenciers. “Mon client c’est le speaker” précise t-il. C’est, au final, ce que retiennent les personnalités rares comme Michèle Obama d’un événement et c’est pour cela qu’ils en parlent à leurs amis. « A nous de leur offrir, ainsi qu’à leur entourage, conjoints et enfants une expérience extraordinaire. »

Pierre Pauly sait également que l’on invente beaucoup plus en passant du temps avec les artistes après leur passage sur scène. Il évoque en écho la nécessité de “s’inscrire dans le subconscient des artistes”. Mon but est de faire des Francofolies un “tampon dans leur passeport artistique” insiste t-il. 

Le curateur est un créateur de différence

Il y a donc de l’art et de la magie dans le métier de curateur. Au cours de nos conversations ces créateurs de différence ont révélé quelques secrets et leur “poudre de fée” personnelle pas si facile à émuler…

Christian Fauré à l’USI évoquera l’amour, “l’amateurat au sens noble”. “La capacité de faire un produit qu’on aime dépasse la logique d’exécution” explique t-il. Il évoque Georges Bataille et se réfère au fameux potlatch que pratiquent encore les Indiens du Nord-Ouest américain. Cette pratique de don réciproque qui oblige à offrir ce que j’ai de plus précieux à ma tribu. 

Ce qui ressort aussi des conversations avec les curateurs c’est enfin cette certitude, cette confiance dans leur capacité rare à voir ce qui manque dans un jeu fini.

In fine, le prix de la liberté est aussi le prix de l’imagination. Le curateur est un artiste de l’éphémère. Contrairement au chef d’orchestre, le curateur compose à partir d’une partition non écrite, il sait intuitivement qu’il faut inventer et composer, il sait aussi que rien ne reste et qu’il faut faire toujours mieux…C’est ce qui dit sa vulnérabilité et son humanité et c’est ce qui fait son succès. “Je sélectionne des gens avant de sélectionner des médias” rappelle Marie Dollé. 

Après tout le succès d’un événement, d’un festival d’une exposition ou d’une newsletter c’est précisément la reconnaissance d’un geste humain qui parle à l’intime. Le sens de l’exclusif n’a pas de prix.

C’est cette confiance, cette amour, cette imagination ce goût des gens qui fait des curateurs ces producteurs de rareté. C’est précisément pour cela que jamais, ils ne seront remplacés par un algorithme. Les algorithmes peuvent répliquer un style, ils ne peuvent pas émuler le goût. 

Et c’est peut-être la dernière leçon cachée des curateurs : le goût ne scale pas, et c’est tant mieux.

« Nous nous noyons dans l’information, alors que nous sommes affamés de sagesse. Le monde sera désormais dirigé par des synthétiseurs, des personnes capables de rassembler la bonne information au bon moment, de penser de façon critique à ce sujet, et de faire des choix importants à bon escient. »

Edward  Osborne Wilson, Biologiste et entomologiste