J’ai voulu dans cette petite collection partager les meilleures textes sur les mères. Comme toujours, n’hésitez pas à partager les vôtres.
Fils des mères encore vivantes
« Fils des mères encore vivantes, n’oubliez plus que vos mères sont mortelles. Je n’aurai pas écrit en vain, si l’un de vous, après avoir lu mon chant de mort est plus doux avec sa mère, un soir, à cause de moi et de ma mère. Soyez doux chaque jour avec votre mère. Aimez-la mieux que je n’ai su aimer ma mère. Que chaque jour vous lui apportiez une joie, c’est ce que je vous dis du droit de mon regret, gravement du haut de mon deuil. Ces paroles que je vous adresse, fils des mères encore vivantes, sont les seules condoléances qu’à moi-même je puisse m’offrir. Pendant qu’il est temps, fils, pendant qu’elle est encore là. Hâtez-vous, car bientôt l’immobilité sera sur sa face imperceptiblement souriante virginalement ».
Le Livre de ma mère, Albert Cohen
Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais
Il n’est pas bon d’être tellement aimé, si jeune, si tôt. Ca vous donne de mauvaises habitudes. On croit que c’est arrivé. On croit que ça existe ailleurs, que ça peut se retrouver. On compte là-dessus. On regarde, on espère, on attend. Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu’à la fin de ses jours. Après cela, chaque fois qu’une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son cœur, ce ne sont plus que des condoléances. On revient toujours gueuler sur la tombe de sa mère comme un chien abandonné. Jamais plus, jamais plus, jamais plus. Des bras adorables se referment autour de votre cou et des lèvres très douces vous parlent d’amour, mais vous êtes au courant. Vous êtes passé à la source très tôt et vous avez tout bu. Lorsque la soif vous reprend, vous avez beau vous jeter de tous côtés, il n’y a plus de puits, il n’y a que des mirages. Vous avez fait, dès la première lueur de l’aube, une étude très serrée de l’amour et vous avez sur vous de la documentation. Partout où vous allez, vous portez en vous le poison des comparaisons et vous passez votre temps à attendre ce que vous avez déjà reçu.
Romain Gary, La Promesse de l’aube (1960)
La soupe au bonheur
Lorsque nous étions réunis à table
Et que la soupière fumait
Maman disait parfois:
“Cessez un instant de boire et de parler.”
Nous obéissions
“Regardez-vous”, disait-elle doucement
Nous nous regardions sans comprendre amusés
“C’est pour vous faire penser au
Bonheur” ajoutait-elle.
Nous n’avions plus envie de rire.
“Une maison chaude, du pain sur la nappe
Des coudes qui se touchent
Voilà le bonheur” répétait-elle à table.
Puis le repas reprenait tranquillement,
Nous pensions au bonheur qui sortait
Des plats fumants et qui nous attendait
Dehors au soleil et nous étions heureux.
Papa tournait la tête comme nous,
Pour voir le bonheur jusque dans le fond
Du corridor en riant parce qu’il
Se sentait visé il disait à ma mère:
“Pourquoi est-ce que tu nous y fais penser
A c’bonheur”, elle répondait
“Pour qu’il reste avec nous le
Plus longtemps possible”.
Félix Leclerc. (Pieds nus dans l’aube-1969)
A nos mères
Je te revois préparer à manger pour les tiens. Ce travail infini pour lequel personne jamais ne vous remercie. Les mères par leurs soins élémentaires fleurissent les abîmes. Si il y a encore des lions, des étoiles et des saints c’est parce qu’une femme épuisée pose un plat sur la table à midi. Cette femme est la mère de tous les poètes. C’est en la regardant qu’ils apprennent à écrire .
Christian Bobin, La grande vie
En 1948, Samuel Beckett visite sa mère atteinte de Parkinson. Il écrit à Georges Duthuit :
«Mon pauvre Georges, ce soir, vous êtes mal tombé. Il fait beau, je marche dans mes vieux chemins, je guette les yeux de ma mère, jamais si bleus, si stupéfaits, si déchirants d’enfance sans issue, celle de la vieillesse.
Allons-y plutôt un peu plus tôt, pendant qu’il est encore des refus à faire. Je crois que ce sont les premiers yeux que je vois vraiment. Je ne tiens pas à en voir d’autres, j’ai là de quoi aimer et pleurer suffisamment, je sais maintenant ce qui va se fermer, et s’ouvrir en moi…”
Dans la lumière de cette heure là
Le jour de l’enterrement de sa mère, C. a été piquée par une abeille. Il y avait beaucoup de monde dans la cour de la maison familiale.
Jai vu C. dans l’infini de ses quatre ans, être d’abord surprise par la douleur de la piqûre puis, juste avant de pleurer, chercher avidement de yeux, parmi tous ceux qui étaient là, celle qui la consolait depuis toujours, et arrêter brutalement cette recherche, ayant soudain tout compris de l’absence et de la mort.
Cette scène, qui n’a duré que quelques secondes, est la plus poignante que j’aie jamais vue. II y a une heure quand, pour chacun de nous, la connaissance inconsolable entre dans notre âme et la déchire. C’est dans la lumière de cette heure-là, qu’elle soit déjà venue ou non, que nous devrions tous nous parler, nous aimer et même le plus possible, rire ensemble.
Christian Bobin, Ressusciter

