Génération flux : splendeur et misère des leaders nomades – Umanz

Génération flux : splendeur et misère des leaders nomades

J’adore mon job je suis ce qu’on appelle un leader nomade. Sur les réseaux sociaux j’ai une vie  totalement instagrammable. J’ai un ADN 100% mobile, un très bon salaire que je n’ai pas vraiment le temps de dépenser, des miles impressionnants et non convertis et l’impression grisante d’avoir le doigt sur le pouls du monde.

Je me déplace au rythme des opportunités (fréquemment) et des cycles de plus en plus courts de business (rapidement).  Toujours entre deux confcalls, oreillette greffée sur l’oreille, je connais chaque cm2 des grands terminaux, les salles de gym des meilleurs hôtels, les lounges privés d’aéroport et la faveur des grands chasseurs de têtes.

Cette fluidité permanente et le sentiment du vivre un “lost in translation” constamment rafraîchi a fait de moi un être liquide, élastique et ultra-adapté. Le changement n’est pas mon ami, c’est mon amant. Je suis un adapté extrême. J’ai la joie de la compréhension et le plaisir du spectateur global. Dans mon job, je me sens hypervivant.

Génération Uber-Avion-Réu

Dans plusieurs endroits du globe, j’ai maintenant ma chambre à côté du bureau. Même si j’ai gardé mon appartement Parisien, quand on me demande où j’habite, je dis souvent avec une fausse modestie ostentatoire “I live nowhere”, j’habite nulle part car je sais habiter partout.

Le fait d’être un cruncheur de temps a fait de moi un priorisateur aigu y compris sur l’essentiel : les enfants, la famille, les amis. Paradoxalement, comme mon temps est contracté, il compte de plus en plus.

Ça, c’est la face Finsta, en réalité la vie de nomade n’est pas toute rose. L’inconvénient de la vie d’un cadre globalisé, c’est une vie familiale et sociale en miettes poussant à des arbitrages permanents et cruels.

This is Global Sparta

Car à plus de 40 ans je dois aussi maintenir un condition physique d’athlète avec des routines de sport matinales intenses et immuables, un combo sport-méditation, la méthode Jim Kwik et un petit coffret de 15 gélules quotidiennes qui ne me quitte jamais : Nad +, Probiotiques + Omega 3 + MCT “Brain Octane” Oil + Acide aminés….Sans oublier l’indispensable supplément énergétique Unfair Advantage”. Ce coffret workaholic premium est la condition sine qua non pour réguler l’impact massif du jet lag. Cette discipline de freaks et son arsenal c’est la seule solution pour hacker mon voyage…Et ses retours.

Etre un nomadic leader c’est aussi accepter une vie décalée par rapport à ses équipes locales et même si je suis très sollicité et efficace. Je souffre d’une absence de proximité…Quand on manage à distance, on apprend une leçon essentielle : ”la réactivité n’est pas la présence”.

Être nomade professionnel enfin, c’est aussi accepter les soirées corporates à menu imposés hyper-abondants. Avaler avec le sourire des frankenfood improbables où l’on a de plus en plus de mal à distinguer le poisson du végétal ou de l’animal

Relax and move fast

Car rien n’est gratuit dans le monde des nomades professionnels, quand la mobilité est la condition même de la survie du jeu, vous êtes à la fois cible et chasseur comme dans un fortnite sous stéroïdes, “la mobilité vous libère et vous terrifie” comme l’explique GianPiero Petriglieri, professeur à l’Insead qui ajoute malicieusement : “La mobilité est la nouvelle moralité”.

Paradoxalement et insidieusement, la mobilité est devenue la norme quand l’ancrage et la stabilité étaient la condition de la réussite il y a encore quelques années…Et dans ce nouveau monde aux règles du jeu fluides, pas question de se laisser aller : l’extrême condition physique et professionnelle des leaders nomades n’est que le reflet d’une extrême précarité et leur seul arme de défense contre l’obsolescence programmée.

Cohortes avancées des “anywheres”

Au final le revers de la médaille de ma vie d’athlète corporate toujours en mouvement ? Une vie inaccessible, mais que peu accepteraient. Vu de l’extérieur, j’ai une cuirasse impénétrable qui confine parfois à l’indifférence. Je suis rompu à l’ambiguïté managériale et je sais qu’à tout moment on peut me demander de fermer un bureau local comme on ferme une feuille Excel.

Cette ambiguïté n’est pas sans conséquence : je suis un être fragmenté, dans mes appartenances comme dans mes loyautés. Ce “détachement agile” me vaut une foule d’admirateurs mais peu de partisans. Au final, il renforce ma précarité et mon sentiment de fragilité.

Comme le souligne sociologue Richard Sennett : “ La fragmentation des grandes institutions a laissé pas mal de gens fragmentés. Leurs lieux de travail ressemblent plus à des gares qu’à des villages…Seul un certain type d’être humain peut prospérer dans ces conditions instables de fragmentation sociale”…

On me dit que je suis rare. J’ai l’impression inverse. Hyper consommable par contrainte je suis devenu hyper jetable par nature.

Au final, j’ai le sentiment intense d’être un mercenaire vulnérable un produit corporate chimiquement complexe mais hautement périssable…