"Votre vie avait une note" : 5 grands textes d’humanités numériques à méditer (Partie I) – Umanz

« Votre vie avait une note » : 5 grands textes d’humanités numériques à méditer (Partie I)

“Le vrai problème de l’humanité est le suivant : nous avons des émotions paléolithiques, des institutions médiévales et des technologies de dieux”. Jamais cette phrase d’Edward Osborne Wilson a sonné aussi juste.

Les humanités numériques autrefois considérées comme un luxe inutile se révèlent face à complexification du monde et l’accélération des technologies une étape indispensable dans le cursus des dirigeants. Car, on le comprend aujourd’hui, dans le meilleur mais aussi dans le pire des sens, la tech n’est pas neutre.

Voici 5 textes à méditer à destination des bâtisseurs éclairés de la tech du futur.

1- Neil Gastman : « Orwell et Huxley »

« Orwell avait peur de ceux qui interdiraient les livres. Huxley pensait qu’il n’y aurait aucun besoin d’interdire les livres, car plus personne ne voudrait lire.

Orwell avait peur de ceux qui nous priveraient d’information. Huxley craignait ceux qui nous donneraient tant que nous serions réduits à la passivité et l’égotisme.

Orwell avait peur que la vérité soit dissimulée. Huxley avait peur que la vérité soit noyée dans un flux non pertinent.

Orwell avait peur que nous devenions une culture captive. Huxley craignait que nous devenions une culture triviale, préoccupée par l’équivalent des Feelies (cinéma sentant), de l’Orgy Porgy (Orginet-Porginet), ou de la centrifugal bumblepuppy (Balatelle Centrifuge)

Comme Huxley le faisait remarquer dans sa ré-édition critique du « Meilleur des Mondes », les citoyens libéraux et les rationalistes toujours prêts à s’opposer à la tyrannie « ont échoué à prendre en compte l’appétit infini pour la distraction »

Dans 1984, Orwell ajoutait que les gens étaient contrôlés par la douleur. Dans « Le meilleur des mondes » ils sont contrôlés par le plaisir.

En bref, ll pensait que nos peurs nous ruineraient. Huxley craignait nos desirs… »

Neil Postman, dans « Amusing ourselves to death », 1985

2- « Nous ne mesurons plus les hommes comme des êtres humains »

« En d’autres mots, nous ne mesurons plus les hommes comme les êtres humains, mais comme les pièces efficaces d’une vaste machine mathématique sans autre but ni raison que l’accroissement de la précision et de la rentabilité de ses propres mouvements inutiles et stériles. Voilà pourquoi l’avènement inévitable de la nouvelle aristocratie de l’âge de la machine, composée de dirigeants mentalement supérieurs, ne me donne aucun espoir d’une civilisation renouvelée. Cette future aristocratie – dont les pionniers sont déjà parmi nous, personnalisés comme ils le sont par les industriels comme Ford, Firestone, Rockefeller, Stinnes, Lever, etc., etc. – sera uniquement celle de la richesse, de la splendeur, du pouvoir, de la vitesse, de la quantité et des responsabilités; car ayant été fondée sur l’acquisition et l’industrie, elle tirera naturellement tous ses courants affectifs de cet idéal vide de sens constitué par la taille, la mesure, le précision et l’activité pour l’activité… l’idéal grossier du FAIRE, par opposition à l’idéal civilisé de l’ÊTRE. »

Lettres de 1929 – Juillet à Décembre de Howard Phillips Lovecraft

3-  La modernité par Zygmunt Bauman

“La modernité n’a pas rendu les gens plus cruels. Elle a seulement inventé une façon par laquelle des choses cruelles pouvaient être réalisées par des personnes non cruelles ”

Zygmunt Bauman

4- Le monde est devenu excessivement visible par Romain Gary

“Finalement, tout ça se réduit à un excès d’informations sur nous-mêmes. Autrefois, on pouvait s’ignorer. On pouvait garder ses illusions. Aujourd’hui, grâce aux médias, au transistor, à la télévision surtout, le monde est devenu excessivement visible. La plus grande révolution des temps modernes, c’est cette soudaine et aveuglante visibilité du monde. Nous en avons appris plus long sur nous-mêmes, au cours des dernières trente années, qu’au cours des millénaires, et c’est traumatisant. Quand on a fini de se répéter mais ce n’est pas moi, ce sont les nazis, ce sont les Cambodgiens, ce sont les… je ne sais pas moi, on finit quand même par comprendre que c’est de nous qu’il s’agit. De nous-mêmes, toujours, partout. D’où culpabilité. Je viens de parler à une jeune femme qui m’avait annoncé son intention de s’immoler par le feu pour protester. Elle ne m’a pas dit contre quoi elle voulait protester ainsi. C’est évident, d’ailleurs. Le dégoût. L’impuissance. Le refus. L’angoisse. L’indignation. Nous sommes devenus im-pla-ca-ble-ment visibles à nos propres yeux. Nous avons été brutalement tirés en pleine lumière et ce n’est pas jojo. Ce que je crains, c’est un processus de désensibilisation, pour dépasser la sensibilité par l’endurcissement, ou en la tuant, par le dépassement, comme les Brigades rouges. Le fascisme a toujours été une entreprise de désensibilisation.”

Romain Gary, (L’angoisse du Roi Salomon). 1979.

5- Votre vie avait une note

« Les lettres se sont transformées en mail, et pendant longtemps, les mails ont eu toute la profondeur et la complexité des lettres. C’était un nouveau format qui combinait l’intimité de ce que vous qui sortait du cœur avec la vitesse des télégraphes. Ensuite, les e-mails se sont détériorés dans des semblants de SMS (le premier message textuel a été envoyé en 1992, mais les téléphones capables d’envoyer des SMS se sont propagés plus tard dans les années 1990). Les messages texte étaient limités comme des télégrammes – la technologie de pointe des années 1840 – et étaient presque aussi difficiles à écrire. Bientôt, les appels téléphoniques ont été passés principalement sur les téléphones mobiles, dont la qualité sonore est médiocre et souvent sujets à échec (“Je suis en train de te perdre” est le cri de notre temps), même si l’un des deux interlocuteur n’est pas en mode multi-tâche. La communication a commencé à se dégrader en phrases et fragments pratiques impératifs, tandis que les subtilités de l’orthographe, de la grammaire et de la ponctuation étaient mis de côté, ainsi toutes possibilités plus lyriques et profondes. La communication entre deux personnes s’est souvent métamorphosée en bavardage de groupe: vous avez dit à tous vos amis Facebook ou abonnés Twitter ce que vous ressentiez et vous avez observé la popularité de votre message ou tweet. 

Votre vie avait une note.”

Rebecca Solnit, Journal Intime