Pourquoi la colère ? Les leçons de “l’âge de la colère” – Umanz

Pourquoi la colère ? Les leçons de “l’âge de la colère”

Depuis quelques années la colère bouillonne, fermente sur fond de divisions et de polarisations dans les démocraties occidentales. Qu’elle soit économique, idéologique, religieuse, nationaliste, régionale ou ethnique. Elle puise sa source dans une longue tradition intellectuelle qui remonte aux lumières et illustre le désespoir continu et le ressentiment de populations déracinées et plongées brutalement dans la modernité, la globalisation et un état permanent de Darwinisme social et de “solidarité négative” comme l’anticipait Hannah Arendt.

Cette violence économique est d’autant plus ressentie que les corps intermédiaires (églises, syndicats, administrations locales) ont souvent été dissous ou largement diminués dans le grand bain de la globalisation.

Dans son livre : “l’âge de la colère” écrit après Trump et le Brexit, l’écrivain et journaliste Prankaj Mishra convoque tour à tour les philosophes des Lumières (et ressuscite la controverse souvent oubliée entre Voltaire et Rousseau), les révolutionnaires français, les écrivains Russes, Nietzsche, les Romantiques Allemands, les nihilistes, Bakounine et les anarchistes, Georges Sorel, Mazzini, D’Annunzio, les Nationalistes Hindous, les révolutionnaires Russes, les suprémacistes blancs américains, les penseurs Iraniens socialistes ou théocratiques, les pères du nationalisme Chinois, les pionniers du sionisme, les théoriciens du djihadisme ou encore les bouddhistes radicaux partisans du nettoyage ethnique pour isoler les origines, ingrédients et les leçons d’une colère sans cesse ravivée par l’histoire et le progrès.

La première leçon est que les colères quelles que soient leur formes ou leurs places dans le spectre politique prennent leur source dans l’inégalité réelle et perçue et la révolte face aux gagnants, aux nouvelles classes ou élites créées par le choc de modernité des progrès industriels et technologiques. Elles illustrent l’impasse de l’hyper-individu confronté à l’injonction de la performance économique et ne sont jamais aussi fortes que lorsqu’elles s’accompagnent d’un fort sentiment de “perte de dignité” comme Pankaj Mishra le rappelait récemment à propos des Gilets Jaunes.

La deuxième est que la colère et sa “passion destructrice” finissent irrémédiablement par se cristalliser sur un ennemi perçu et un responsable désigné des frustrations des laissés pour compte : un état voisin, une communauté ethnique, une classe sociale ou un groupe religieux.

La troisième, moins évidente et source de réflexion à l’ère des identity politics exacerbées des pays occidentaux est que la colère se nourrit souvent des petites différences perçues et des désillusions du “mimetisme d’appropriation” et ravive ce que Freud appelait “le narcissisme des petites différences”.

Comme le pointait au XIXème siècle le sociologue Max Sheler le ressentiment se nourrit du “Je peux tout te pardonner, mais pas ce que tu es- que tu sois qui tu es -que je ne sois pas qui tu es.”

En bref la colère n’est pas neuve et ressuscite sous des formes sans cesse plus violentes et difficilement prévisibles dès que les conditions de sa résurgence sont réunies…

Le livre offre en revanche peu de remèdes à la montée perçue comme inévitable et régulière des révoltes souvent facilitée et amplifiée par les réseaux sociaux, la violence autopromotionnelle packagée en selfies et l’instagramisation mimétique.

Et, si Pankaj Mishra appelle à une nouvelle pensée transformative face aux impasses des démocraties occidentales à répondre aux attentes contradictoires de l’âge de la colère, celle ci reste encore à formaliser…