Chers gens longs,
Cet été j’ai accompagné quelques joies. Quelques tristesses aussi. Comme chaque année, des phrases ont éclairé mes petits matins avant le réveil pimpant de la maisonnée.
Voici quelques écumes d’été :
Ébloui par ces mots éruptifs de Babouillec
J’accepte de me battre contre ce moi déconnant aux yeux du monde, J’accepte de me battre pour ce moi déconnant aux yeux du monde, Mais, je refuse de me battre pour les yeux du monde.
Resté perplexe après cette phrase claire-obscure d’Antonin Artaud
“Un homme se possède par éclaircies, et même quand il se possède, il ne s’atteint pas tout à fait.”
Songé que certaines phrases féroces peuvent parfois ne pas tomber si loin de la vérité en lisant ces mots de Trevanian :
“[…] Le deuxième, un homme à forte carrure dans un costume civil, dont les yeux avaient ce regard vif d’intelligence superficielle teintée d’insensibilité matérialiste que l’on rencontre chez les politiciens, les producteurs de cinéma et les vendeurs de voitures.”
Déplacé par cet insight lumineux d’Anne Ancelin Schützenberger :
“ La plupart des gens agissent comme on le leur a appris, d’autres font exactement l’inverse. Dans le premier cas, même si cela ne nous plaît pas, rien ne bouge, le modèle familial est reproduit à l’identique, on ne s’en émancipe pas.
Mais que se passe-t-il si je fais l’inverse de ce qu’ont fait mes parents, qui eux-mêmes ont fait l’inverse de ce qu’avaient fait leurs propres parents ? Eh bien, je me retrouve à faire la même chose que ce que faisaient mes grands-parents.”
Applaudi cette remarque d’une densité rare de Debbie Milman sur l’IA :
“Avant qu’une personne ne demande à une machine d’écrire pour elle, elle devrait savoir ce que l’on ressent en écrivant depuis les profondeurs de sa propre incertitude et de sa propre identité.
Avant qu’une personne ne laisse une machine imiter sa voix, elle devrait avoir enduré le processus long, chaotique et souvent humiliant de s’en forger une.”
Vénéré, au nom des gens longs cette remarque de Deborah Levy sur ce type de penseur, de plus en plus rare, qui prend le temps de sédimenter une pensée avant de l’exprimer :
“C’est quelqu’un qui a supporté le problème suffisamment longtemps pour s’autoriser la conséquence d’une question.”
Elle ajoute :
“Je suis jalouse d’eux non pas parce qu’ils ont une croyance mais parce qu’ils ont une pratique.
Et conclut :
…On devrait tous dire des choses qui nous prennent des années à comprendre.”
Découvert, à l’aube (of course), ce texte inoubliable sur l’aube de la poète et philosophe Maria Zambrano :
“Ce devait être l’aube”, dit Cervantès au moment où Don Quichotte sort de la campagne. “Ce devait”, dit-il, avec cette incertitude propre à l’aube, l’aube qui, lorsqu’on la regarde et la suit, est un “se faire jour”. Non pas un état de la lumière, une heure fixe du jour, comme le sont les autres heures de la journée ou même celles du crépuscule quand il est long. Les heures, quand elles viennent de l’aube, ne cessent de gagner du temps. L’aube, on dirait qu’elle n’a pas de temps ; que c’est de l’ordre de son “se faire jour” de ne pas en porter, de ne pas le gaspiller ni le consumer ; que c’est son apparition, qu’en ce qui concerne le temps elle ne peut mieux se donner qu’ainsi, en une espèce de labilité comme l’eau sur le point de se répandre. Comme si l’océan du temps et de la lumière-temps – se montrait de part en part sur le point de déborder et de se retirer. Voilà pourquoi, aussi claire soit-elle, l’aube est toujours indécise.
L’aube donne la certitude du temps et de la lumière, et l’incertitude quant à ce que la lumière et le temps vont apporter. C’est la représentation la plus adéquate que l’homme puisse avoir de sa propre vie, de son être dans la vie, puisque l’être de l’homme aussi toujours se fait jour. Devant l’aube, l’homme se rencontre lui-même et face à soi, il découvre cette façon qu’il a de se déborder lui-même et de s’occulter, dans cette indécise liberté à demi rêvée. Et devant l’aube, la sienne, celle du jour, il s’éveille, s’en allant à sa rencontre. C’est sa primaire, sa première et transcendantale action.”
Relu ce texte magnifique de fin d’été, tiré de Gatsby le magnifique de Fitzgerald :
“La plupart des grandes demeures du bord de mer étaient fermées à présent, et il n’y avait presque plus de lumières, sinon la lueur incertaine et mouvante d’un ferry-boat de l’autre côté du détroit. Et comme la lune montait dans le ciel, les villas contingentes commencèrent à se dissoudre dans l’espace, faisant place, peu à peu, à l’île ancienne qui avait fleuri jadis sous les yeux des marins hollandais — le sein vert et frais du Nouveau Monde. Ses arbres disparus, ceux qu’on avait abattus pour édifier la maison de Gatsby, avaient fait de leurs murmures les entremetteurs du dernier et du plus grand des rêves humains ; pendant un bref instant de pure magie, l’homme dut retenir son souffle en présence de ce continent, contraint à une contemplation esthétique qu’il ne comprenait ni ne désirait, confronté, pour la dernière fois de son histoire, à une découverte proportionnée à sa capacité d’émerveillement
Et comme je demeurais là sans bouger, méditant sur ce vieux monde inconnu, je songeais à ce que fut l’émerveillement de Gatsby lorsqu’il aperçut la lumière verte à l’extrémité de la jetée de Daisy. Il avait fait un long chemin pour parvenir jusqu’à cette pelouse bleue, et son rêve avait dû lui sembler si proche qu’il ne pouvait plus manquer de l’empoigner. Il ne savait pas que le rêve était déjà derrière lui, quelque part dans la vaste obscurité au-delà de la ville, où les champs noirs de la république s’étendaient toujours plus loin dans la nuit.
Gatsby croyait en la lumière verte, en l’extatique avenir qui d’année en année, recule devant nous. Il nous a échappé cette fois ? Peu importe… Demain, nous courrons plus vite, nous tendrons les bras plus loin…Et un beau matin…
C’est ainsi que nous avançons, barques à contre-courant, sans cesse ramenés vers le passé.”
Avant de dire adieu à ces souvenirs d’été, je vous souhaite, pour la rentrée une “folle allure” et pas n’importe laquelle, celle de celui qui chaque jour me lave les yeux, Christian Bobin:
“ Il nous faut mener double vie dans nos vies, double sang dans nos coeurs, le rire avec les ombres. Deux chevaux dans le même attelage, tirant chacun de son côté, à folle allure.
Ainsi allons nous, cavaliers sur un chemin de neige, cherchant la bonne foulée, cherchant la pensée juste. Et la beauté parfois nous brûle, comme une branche basse giflant notre visage. Et la beauté parfois nous mord, comme un loup merveilleux sautant à notre gorge.”
Je vous souhaire une merveilleuse rentrée.

