Comprendre la géopolitique des écosystèmes technologiques par Yann Lechelle (SNIPS)  - Umanz

Comprendre la géopolitique des écosystèmes technologiques par Yann Lechelle (SNIPS) 

Comprendre la géopolitique des écosystèmes technologiques par Yann Lechelle (SNIPS) 

 

Nous sommes entrés dans l’ère des “Entreprises États”. A l’heure, où les GAFAM surpassent l’économie du UK et quand des pays comme le Danemark ouvrent des représentations diplomatiques dans la Silicon Valley il est temps de prendre la mesure de la géopolitique des écosystèmes technologiques.

Quelles peuvent être nos marges de manœuvre face aux GAFA et aux BATX ? Quelle souveraineté ou sortie par le haut peut-on espérer dans un monde interdépendant ?  Yann Lechelle, membre actif de l’écosystème tech local en tant que membre co-fondateur de France Digitale, membre co-fondateur et board member de HUB France IA, et conseiller du comité exécutif de JEDI mais aussi COO de la pépite française en IA SNIPS, a accepté de répondre aux questions de Umanz :

Umanz- Quel constat pouvons nous faire sur les différences entre les divers  écosystèmes technologiques ?

Yann Lechelle : Le premier principe à intégrer est qu’un écosystème technologique se construit sur le temps et les générations. Or, les technologies de l’information disponibles et utilisées par tous et chacun au quotidien créent une grande impatience de la part des individus, des gouvernements et des corporations d’avoir un écosystème tech local au même niveau que les meilleurs.

 Le premier principe à intégrer est qu’un écosystème technologique se construit sur le temps et les générations.

La durée d’une génération entrepreneuriale peut s’apparenter à la durée de vie d’un fond capital risque, autour de 7 ans. La Silicon Valley est un écosystème déjà vieux d’une dizaine de générations d’entrepreneurs et d’investisseurs qui ont remis au pot à chaque vague d’expansion alors que nous sommes au maximum en France à la 3ème génération d’entrepreneurs Tech après Bernard Liautaud et Denis Payre de Business Objects, la vague Marc Simoncini -Xavier Niel -Jacques Antoine Granjon et enfin la plus récente vague initiée par Criteo de Jean-Baptiste Rudelle et BlaBlaCar de Frédéric Mazzella. 

Mais malgré l’effet d’entraînement de ces trois générations un nombre limité d’entrepreneurs a pu bénéficier d’un “apprentissage terrain complet” – le seul et le meilleur pour transformer l’expérience en ROI – et du capital pour accélérer l’écosystème. Les fonds d’investissement eux-mêmes commencent tout juste à pouvoir investir dans leur offre d’accompagnement auprès des startups; par exemple, Serena Capital est un des rares “capital risqueurs” en France à avoir en son sein des Operating Partners qui aident les entreprises du portefeuille à aller plus vite et plus loin.

Umanz – Y’a t-il une marge de manœuvre entre la Chine et les US ?

Yann Lechelle : Ces deux puissances économiques se sont dotées d’écosystèmes technologiques puissants et rapides. Cela devient pour eux une arme économique de premier ordre.

La Silicon Valley est une machine à produire des champions. Aux Etats-Unis il y a une décomplexion sociale sur l’objet financier. Zuckerberg est brillant mais c’est la Silicon Valley qui a fait Zuckerberg. De part la structure même de la Silicon Valley, Il y aurait eu de toute façon un Facebook propulsé par la finance de la côte ouest. 

La Silicon Valley est une machine à produire des champions. Aux Etats-Unis il y a une décomplexion sociale sur l’objet financier. Zuckerberg est brillant mais c’est la Silicon Valley qui a fait Zuckerberg

On ne comprend pas la Silicon Valley tant que l’on ne comprend pas que les américains ne créent pas des entreprises pour nous faire du mal (ou du bien) mais pour créer des champions dès le départ et remporter la mise. Ce qui est d’autant plus vrai dans le software qui offre des marges à terme proches de 100%. Marc Andreessen disait en 2011 “Software is eating the world” – c’est un point de vue typique de la Silicon Valley, et surtout vrai dans sa capacité à générer une rente de monopole.

En France, il y avait des AirBnB avant AirBnB mais nous n’avons pas créé AirBnB. La machine à financer Californienne a investi au total près de  4 milliards d’euros dans cette société en donnant les clés à un certain Brian Chesky. Pour la perspective, les milliers de startups françaises, ensemble, ont levé  ce même montant en 2018. Divisons encore cette somme par le nombre de pôles de compétitivité à travers le territoire, et la comparaison devient absurde.

La Chine opère différemment encore, mais avec une masse et inertie sans précédent. Fédérer un milliard d’individus par le biais de l’intelligence artificielle et la reconnaissance faciale aura donné aux acteurs économiques chinois une éducation accélérée sur ces technologies, une acceptation de leurs usages et à terme une intégration dans un tas de processus métiers.

Les écosystèmes français et européens n’ont pas la même vélocité que leurs cousins américains et chinois. De même le terreau et la taille ou la fragmentation du marché et donc le niveau de business ne sont pas aussi favorables. Aussi, notre régulation pourtant bienveillante comme la RGPD agit comme un frein à l’adoption de certaines technologies. Pourtant,  l’écosystème aéronautique autour de Toulouse a prouvé qu’avec une volonté politique, des compromis mais aussi beaucoup de budget on pouvait créer des champions.

Se féliciter du nombre de licornes ou d’un record de tour de table ne suffira pas ; il faudra un alignement d’une volonté politique, des capitaux locaux et étrangers, et de tous les acteurs économiques pour que nos petites startups et PME deviennent des ETI puissantes et pérennes. 

La notion de marge de manœuvre ne fait pas de sens dans les écosystèmes du digital; il n’y a que des écarts qui se creusent ou s’amenuisent.

Umanz : Que faire pour ne pas finir comme une petite colonie des GAFA ou des BATX ?

Yann Lechelle :  On peut se livrer à un intéressant exercice de What If et certains ne manquent pas de le faire. Alors que nos états sont de plus en plus endettés, what if les GAFAs devenaient des super puissances supra nationales, avec cette gouvernance opaque qui leur permet d’expérimenter des innovations inédites ? Et si c’était eux qui allaient imaginer le futur de l’espèce humaine ? Après tout, est-ce que les états ne sont pas finalement arrivés à leur limite en tant que structures politiques organisées autour des frontières ? Dans ce ce What If dystopique, tu appartiens à la Fédération Google qui te protège des intempéries climatiques et te permettra de coloniser Mars quand la terre sera complètement dévastée…

Mais aujourd’hui personne en France ne veut de ce scénario où nous deviendrions une colonie et un musée, où les enfants seront à 100% biberonnés à la culture et à la mentalité américaine. Les américains sont nos amis et alliés, et les GAFA font un travail remarquable, mais un équilibre doit exister entre l’abandon, la dépendance, la souveraineté et le libre arbitre si tant est qu’il existe.  C’est pour cela qu’il est intéressant de tirer un fil, penser à nos comportements et se demander sérieusement à quoi ressemblerait à terme notre écosystème local d’entreprises et de commerçants si nous réalisons un jour 100% de nos achats sur Amazon (dont prescriptions médicales, vêtements, produits frais, achats immobiliers, assurances)…

il est intéressant de tirer un fil, penser à nos comportements et se demander sérieusement à quoi ressemblerait à terme notre écosystème local d’entreprises et de commerçants si nous réalisons un jour 100% de nos achats sur Amazon (dont prescriptions médicales, vêtements, produits frais, achats immobiliers, assurances)…

Il faut également réaliser qu’une fuite des cerveaux non maîtrisée n’est pas un futur souhaitable. Quel sera le visage de la France demain si l’essentiel des talents entrepreneuriaux partent sur la côte ouest américaine ? Qui restera, ou plutôt qui aura les moyens de quitter un pays dont le PIB par habitant diminue mécaniquement et dont la balance du commerce extérieur s’enfonce dans le négatif ?

Pour éviter ce scénario du pire, Il ne faut pas que la coopération avec nos startups reste cantonnée dans les départements innovations des entreprises. Il faut lever les freins à l’adoption des technologies locales par les grandes sociétés locales. La BPI, en plus d’accompagner le financement de notre innovation, est l’une des rares institutions à travailler ce sujet de fond, un signe positif qui montre que nos dirigeants ont compris l’importance de cette dynamique, et ce depuis l’épisode des pigeons et grâce à l’excellent travail de l’association France Digitale.

Umanz- Quel est le rôle de l’intelligence artificielle dans la géopolitique des écosystèmes technologique ?

L’Intelligence artificielle n’est rien d’autre qu’une autre manière de programmer pour résoudre des problèmes ancrés dans la big data. Elle ne fait qu’accentuer l’efficacité du software sur des problèmes que l’on n’arrivait pas à résoudre au préalable.

Certes les Américains sont totalement décomplexés sur l’utilisation des flux humains par le logiciel,  ils sont, dans l’adoption de ces technos, parfaitement alignés par rapport à leur missions capitalistiques.

En matière d’IA, l’Europe est théoriquement dans la course parce qu’on est plutôt bon en mathématiques appliquées, en revanche les montants investis sont encore inférieurs à nos grands rivaux même si nous rattrapons notre retard avec une promesse d’investissement de 20 milliard d’Euros. Souvenons nous qu’ il y a à peine deux ans l’Europe entière investissait 7 à 8 fois moins que les GAFAM dans l’AI. 

Même si c’est un bon début, le rapport Villani promet 1,5 milliards d’Euros pour l’intelligence artificielle d’ici 2022. La Chine a déjà investi 13 Milliards en intelligence artificielle depuis 2016 et 2 milliards de dollars sur la seule ville de Pékin. De leur côté, les Etats-Unis ont investi 35 milliards de dollars dans l’IA en 2019.

Pourtant les jeux sont encore loin d’être faits sur L’IA.  Certes les contingents américains et Chinois disposent de beaucoup de data et de data scientists mais demain, un grand nombre de briques et d’outils seront disponibles sur étagère, avec des modèles “post-data” prêts à l’emploi. Ce sera alors l’ère de l’exploitation de l’IA par les chefs de projets, qui doivent être formés dès aujourd’hui aux usages et opportunités à venir.

Par ailleurs, une opportunité existe pour créer une IA et des technologies qui font honneur à nos valeurs Européennes qui sont les valeurs des lumières augmentées par un idéalisme d’après guerre. Il faut donc s’emparer de ces outils pour reprendre la course, une autre course. Troquer la performance par la privacy. Troquer la quantité par la qualité. Troquer l’économie de l’attention par la valorisation de la concentration.

une opportunité existe pour créer une IA et des technologies qui font honneur à nos valeurs Européennes qui sont les valeurs des lumières augmentées par un idéalisme d’après guerre.

Umanz- Quelle peut être l’attitude des états ?

Yann Lechelle : En perte de vitesse, les organes politiques modérés tentent de préserver un status quo sociétal sans proposer aux citoyens un futur souhaitable alors que nos sociétés occidentales ont atteint leurs asymptotes, un maximum local comme diraient les data-scientists ! Nos états et la majorité de nos citoyens, les millenials surtout, seraient donc en perte de résonance selon la théorie de Harmut Rosa, sociologue allemand et penseur de la modernité tardive.

Qu’est ce qui fait qu’on est français ou européens ? Une chose est sûre : nous avons une histoire différente des autres grands pays ou continents, il faut donc jouer sur nos forces et sur ce qui nous distingue. Nous pouvons par exemple nous différencier de l’attitude expérimentale de la Silicon Valley qui estime que “Tout ce qui n’est pas illégal est moral”… En Europe, on a tous ces deux notions distinctes d’illégalité et de moralité, on réfléchit, on tergiverse, on est aussi plus tourmenté, c’est le fruit de notre histoire, elle aussi tourmentée.

On a aussi des consommateurs plus complexes et sophistiqués, entre le Royaume-Uni et la Grèce, entre l’Italie et la Finlande. C’est une opportunité car nous sommes équipés pour mieux comprendre les consommateurs européens que les entreprises américaines et chinoises orientées uniquement vers la performance financière d’une part, ou un modèle uniforme d’autre part.

De même que les américains n’ont pas totalement réussi à installer le Fast Food en Europe, de même il serait bien d’enrayer la boulimie des plateformes. Etudions les critiques de Tim Berners Lee à l’égard de son oeuvre inachevée, écoutons notre ami Tariq Krim qui nous parle du Slow Web, ne pensons pas par défaut qu’une tablette pour tous à l’école va garantir le futur de nos enfants.

Emmanuel Macron a touché du doigt cette problématique avec le concept de renaissance.  Je pense qu’en Europe, une renaissance digitale peut et doit intégrer les valeurs des lumières au moment même où le digital débridé d’importation US ou chinoise nous menace d’obscurantisme.

Nous pourrions dès aujourd’hui accrocher cette Renaissance 2.0 à un projet et une vision européenne bienveillante. Cette renaissance irait au delà d’une régulation toujours en retard qui inflige des amendes symboliques. Elle marquerait une impulsion digitale positive. A cet égard, la Tech for Good et sa cousine AI for Humanity sont des occasions inédites d’intégrer les valeurs des lumières dans le digital.

Je pense qu’en Europe, une renaissance digitale peut et doit intégrer les valeurs des lumières au moment même où le digital débridé d’importation US ou chinoise nous menace d’obscurantisme.

La Loi Pacte est un bon départ et constitue une amorce positive de renaissance intellectuelle injectée dans l’économie. La question de la raison d’être en ouvrant le champ du pourquoi est aussi une question d’ordre philosophique.

Une autre impulsion serait de réactiver un small business act Européen. Et la France peut être pionnière en la matière : sans tomber dans la caricature du “acheter français ou européen”, je pense par exemple à un dispositif incitatif où les grandes entreprises seraient classés en évolution des quantités d’achat (relatives) auprès des PME et startups tech locales — cela pourrait fortement alimenter un cercle vertueux et renforcer les acteurs locaux.

Les notions de pouvoir d’achat, de sécurité de l’emploi ou même de baisse des impôts sont souvent brandies individuellement, par démagogie : mais personne n’est dupe et il n’y pas d’enchantement dans cela, et surtout des perdants à chaque promesse. Mettre en oeuvre une résonance économique et sociale pour retrouver du sens semble donc pertinent — résonance horizontale au travail entre collègues et résonance verticale pour trouver notre place et être chez soi dans la société globale. 

Umanz- Quelle peut être l’attitude des grandes entreprises ?

Yann Lechelle : Qu’elles jouent le jeu, sortent le département d’innovation de son silo car la situation actuelle en France est extrêmement frustrante pour les startups. Le département de l’innovation est une exception Française que personne ne devrait nous envier. Il doit cesser l’achat de POCs voués à une mise sur étagère et se concentrer sur l’orchestration dès le début de pilotes avec les équipes opérationnelles. En tant qu’entrepreneur, j’ai beaucoup d’empathie pour la DSI: on ne peut pas lui demander d’harmoniser les systèmes pour stabiliser les opérations coeur de métier et en même temps s’attendre qu’elle créée une innovation de rupture dans ces même systèmes. Aujourd’hui c’est le PDG qui doit être en charge de l’innovation, ainsi que chaque chef de projet à travers l’organisation. 

Comme l’avait fait Eisenhower aux US en décrétant “think small”, Il faut donc réenchanter le small business act en France et en Europe — les institutions et les grands groupes doivent faire confiance aux PME et Startups, fournir des capitaux, acheter, intégrer les PME innovantes à coup d’acqui-hires décomplexés pour recycler rapidement le talent externe, laisser les employés devenir entrepreneurs ou intrapreneurs… En bref, injecter du flux et sortir du stock en matière de RH.

Injecter du flux et sortir du stock en matière de RH

Aujourd’hui tous les grands groupes devraient vouloir que l’Europe soit dans la course pour offrir une concurrence saine à la Chine et aux US. Proposer des produits et des services incorporant des valeurs qui ne soient ni chinoises ni américaines, s’inspirer de la Corée du Sud qui malgré sa petite taille détient une souveraineté digitale impressionnante malgré la taille de son économie.

Je suis préoccupé par la place de la France et de l’Europe dans ces enjeux géopolitiques, et inquiet lorsqu’un prééminent investisseur Chinois, Kai-fu Lee déclare qu’il n’y a aucun espoir pour la filière intelligence artificielle en Europe. C’est dans ce contexte que j’ai rejoint JEDI (Joint European Disruptive Initiative) dont l’objectif est de créer une impulsion inédite en lançant des grands défis technologiques à fort impacts sociétaux en s’appuyant sur une méthodologie éprouvée par la DARPA (Defense Advanced Research Project Agency). Contrairement aux approches classiques de financement par saupoudrage, cette méthodologie propose d’identifier des thématiques précises qui peuvent remettre l’Europe en tête, des moyens considérables sur les meilleurs quelle que soit leurs tailles, et une exigence immense en terme de caractère disruptif. Une approche anticonformiste mais complémentaire aux modèles de financement dominants et absolument nécessaire pour que l’Europe invente le futur et y projette ses valeurs – plutôt que de se voir imposée des choix technologiques et des modèles de sociétés conçus par d’autres. L’enthousiasme autour de JEDI, qui s’apprête à lancer ses premiers grands défis, réunit aujourd’hui une grande partie de l’écosystème Deeptech dans 19 pays européens.

J’ai grand espoir dans la capacité spécifique de l’Europe et des européens. J’ai grand espoir car je vois chaque jour de jeunes générations ambitieuses qui réfléchissent international dès le premier jour. S’ils ont été éduqués en France ou en Europe, alors c’est notre culture et nos valeurs qu’elles exporteront, et qui viendront se fusionner avec les autres forces vives à travers le monde.

Il faudra de la patience et deux ou trois générations de startups pour voir les futurs champions et les premières licornes éclairées Européennes. A nous tous de les accompagner.