7 réflexions sur le sens au travail par Mathilde Guillou (Way 2 autonomy) – Umanz

7 réflexions sur le sens au travail par Mathilde Guillou (Way 2 autonomy)

Que l’on trouve du sens au travail parce que nous en trouverions partout, ou que nous l’ayons co-construit avec nos collègues pour lui donner une puissance collective, ou encore que nous le trouvions grâce au sens du travail lui-même…il tient à chacun d’aller à la rencontre du sens de sa vie et du rôle à y tenir. Il semble vivement recommandé de mettre à jour régulièrement le sens que l’on donne au travail, au risque de sombrer dans le désespoir, la désuétude ou l’oubli, ou encore d’en faire porter la faute à d’autres.

Chacun sa route, chacun son chemin…notre existence sur cette Terre est courte, à nous d’y trouver les ingrédients des plus simples aux plus sophistiqués pour trouver notre ikigaï.

Qu’est-ce que le sens au travail ? Qu’est-ce qui donne du sens au travail ? Nous-même ? Le travail en tant que tel ? L’environnement ? Le salaire ?…La cantine ? bref, plusieurs visions se confrontent sur le sujet.

Depuis quelques temps, cette question du sens au travail est préemptée par les organisations soucieuses de répondre à un vent léger mais soutenu, soufflé principalement par les nouvelles générations.  

Ce questionnement sonne la fin d’une forme de « gloubi-bullshit » généré par le mouvement brownien qui sévit dans certaines entreprises et qui a déjà perdu une partie d’entre nous sur la place que nous faisions là, au travail.

Pour ceux qui ont croisé Sisyphe dans le couloir en évoquant avec lui le sens de la vie, je leur propose une première étape : explorer 7 réflexions sur le sens au travail, qui pour certains d’entre nous constitue une bonne partie de la vie…

La question du sens au travail investit le champ des questions existentielles dans les collectifs. Ces quelques réflexions sont autant de pistes non-exhaustives à explorer pour découvrir sa voie.

Tout d’abord le sens au travail trouve-t-il sa réponse dans l’action collective ou est-ce personnel ? Quelle est la part de nous-même qui contribue au sens que nous donnons au travail ?

1- Au premier carrefour, à droite, prenez la direction individuelle, puis prenez le rond-point du collectif et une fois dans la rue personnelle, c’est derrière le panneau organisationnel

La dernière étude Deloitte & Viadeo de Décembre 2017 « Sens au travail ou sens interdit ? » interrogent 2329 personnes. Il semble que le sujet du sens est plutôt individuel pour 30% des réponses, et collectif pour 49%. Ce pourcentage monte à 54% pour les cadres supérieurs et les cadres dirigeants. Pour 22% des répondants, le sens au travail est d’abord organisationnel. Une majorité des répondants expliquent que le sens au travail est relié à l’activité réelle quotidienne. Il s’agirait donc de prendre soin de chaque moment de sa journée de travail pour que progressivement s’éclaire le sens au travail. « Ces petits rien. Qui me venaient de vous », Serge, si tu nous entends…

Près de la moitié des participants (49%) à l’enquête déclare : « le travail a le sens que je lui donne » et 45% estiment que « le sens au travail doit être donné par le manager ». Tous les goûts sont dans la nature…et le risque est grand que le thème du « sens au travail » soit mal interprété par les organisations elles-mêmes. Sur les 2 dernières années, 55% des répondants ont le sentiment que le sens au travail s’est dégradé, et parmi eux 67% des 45-50ans. Tiens donc.

Cette enquête révèle que l’élément qui contribue le plus (43% des répondants) à la perte de sens au travail est le manque de reconnaissance.

A l’ère où les réseaux sociaux d’entreprise fleurissent, contribuant pour certains à la mise en situation permanente des individus dans leurs réseaux sociaux favoris, comment la reconnaissance, qui est en permanence « likée », pourrait au contraire être ce qui manque le plus à chacun d’entre nous ?… D’après cette étude trop d’injonctions paradoxales, la dégradation du lien social, la bureaucratie et la multiplication des procédures noient les individus, les équipes et les organisations dans un maelstrom qui brouille l’écoute de tous ceux qui cherchent encore à comprendre la part de leur contribution à un projet commun. Si on ne me voit pas, comment serai-je reconnu ?…

De nombreuses entreprises font un travail de fond sur les valeurs collectives de leurs organisations, combien sont-elles à vérifier la signification que chacun en donne ? Sont-elles même intéressées par ce qu’en pensent leurs collaborateurs ?

Certains collectifs performants construisent des raisons de faire ensemble ce qu’ils n’auraient pas pu faire seul. Ils alignent vision, mission et actes concrets, au plus près des opérationnels. Ils laissent une autonomie qui permet des boucles d’ajustement. Ceci contribue à la régulation et la réconciliation de ce qui émerge de l’action collective.

Une collaboration et un dialogue permanent entre une vision stratégique et l’énergie émergente des collaborateurs et ouvrir ainsi des horizons qui renforcent le lien d’appartenance à un collectif. Ces horizons offrent à chacun le sens à y mettre pour l’enjeu collectif.

2- Construire du sens et l’organiser

Pour ceux qui ont eu le plaisir d’énoncer de grands principes théoriques sur la gestion de projet, le change management ou la cuisson des langoustines, et qui font partie des premiers à avoir bu la tasse quand il a fallu livrer « une gate », confirmer un changement complet de « mindset » ou tenter d’enlever la tête mal cuite de cette ***** langoustine…vous pourriez trouver ici un éclaireur de poids sur la question du sens au travail en la personne de Karl Weick.

« Comment saurais-je ce que je pense tant que je n’ai pas vu ce que je dis ? » : Pour Karl Weick, cette phrase contient le moyen de construction du sens (sense-making) et le fait de l’organiser (organizing).

D’après son modèle, la résolution d’une situation dans un contexte donné par des individus dépend de leurs connaissances, expériences et valeurs. Karl Weick a construit un modèle de sense-making menant à la création collective du sens en contexte organisationnel. Bravo ! Sauvés nous sommes.

Dans son article Sense-making : un modèle de construction de la réalité et d’appréhension de l’information par les individus et les groupes, Dominique Maurel précise que le sens permet l’acte de s’organiser, et l’acte de s’organiser rend à son tour possible le sens : « on s’organise à travers et pour le sens ».

D’après Karl Weick, la création de sens dans une organisation engage les acteurs à partager leurs modèles mentaux, expériences, croyances…pour construire une réalité. Cette réalité sert ensuite à prendre des décisions et à passer à l’action. L’acquisition de connaissances et la production de nouvelles significations permet de poursuivre l’activité. CQFD.

Ainsi le sens au travail passerait par la capacité des organisations à partager collectivement une vision de leur réalité commune, et à la mettre à jour régulièrement ! Cela fait écho à un verbatim de l’enquête Deloitte et Viadeo précédente : “Je n’ai que rarement eu l’occasion de partager cette quête de sens avec mes collègues. Mais c’est quelque chose que j’aimerais et qui me motiverait particulièrement. Le partage de valeurs communes, environnementales et sociétales dans mon cas, avec ses collaborateurs mais surtout sa direction, est un idéal que je n’ai jamais pu expérimenter.

3- Qu’as-tu fait de ton talent ?

« Le travail est avant tout une activité par laquelle une personne s’insère dans le monde, exerce ses talents, se définit, actualise son potentiel et crée de la valeur qui lui donne, en retour, le sentiment d’accomplissement et d’efficacité personnelle, voire peut-être un sens à sa vie ». Dans cet extrait du rapport R-543 de Estelle Morin HEC Montréal, « Sens du travail, santé mentale et engagement organisationnel », nous abordons ici une autre dimension du sens au travail.

Les deux chercheurs Pratt et Ashforth (2003) distinguent le sens du travail et le sens au travail. D’après eux, soit le travail ou le milieu dans lequel il s’accomplit possède des qualités intrinsèques qui offre un sens aux individus qui le pratiquent, soit l’individu crée le sens en associant une signification à son travail. Ainsi, ils émettent l’hypothèse que le sens que donne un individu à son travail et à son milieu de travail est aussi intimement lié à son identité.

Retroussons-nous les manches : pour trouver du sens au travail, travaillons sur notre propre identité. Celle-ci évolue tout au long de la vie, en fonction des expériences heureuses et malheureuses, des conditions de son développement, des relations interpersonnelles, de notre environnement…Si vous ne trouvez plus de sens au travail, peut être qu’un travail de redéfinition de votre identité est une des clés à activer. Qui êtes-vous ? Qui étiez-vous et qui êtes-vous devenu ? Ils ne sont pas si nombreux ceux qui entament ce chemin, encore moins ceux qui savent l’actualiser.

4- Sens sans conscience n’est que ruine de l’âme

Surtout ne dites pas à vos enfants qui passent le bac de philo que cette phrase est de Rabelais…ça ferait partie des perles du Bac 2019…Ceci étant, c’est néanmoins à peu de chose près ce que l’on découvre dans les propos de certaines interviews menées par Marie-Anne Dujarrier, dans son livre « Le management désincarné : enquête sur les nouveaux cadres du travail ». Tous les acteurs du monde économique ne se posent pas cette question du sens au travail : En effet, la norme sociale pour faire carrière et arriver à travailler en tant que planneur est de ne pas questionner ouvertement le sens, l’utilité et la légitimité de leur place dans les rapports sociaux de production, pas plus que leur utilité sociale. Le faire revient à se marginaliser, voire à s’auto-exclure.

Le sens au travail n’évoque rien pour certains d’entre nous. En chercher serait même dangereux pour la conscience que l’on a de soi et de ce que l’on fait socialement.

Il est vrai qu’il faut avoir atteint pas mal d’échelon dans la pyramide de Maslow avant de se poser cette question du sens…Une majorité d’entre nous trouvons dans le travail un premier sens vital qui se suffit à lui-même : manger, se loger, se soigner…et c’est tout !

En poussant le bouchon un peu loin, on pourrait même se demander pourquoi le travail doit-il avoir un sens s’il répond aux besoins fondamentaux qui nous permettent de vivre au quotidien ? Peut-être en demandons-nous trop au travail, tel un bouc-émissaire que l’on charge pour compenser nos peurs du reste de nos vies ?

5- Leadership & Finding your calling

Ce n’est pas l’avis de Simon Sinek. Il associe leadership et quête de sens au travail. Il évoque notamment Steve Jobs, « hard leader », mais qui donnait selon lui la possibilité aux équipes de travailler pour quelque chose qui les dépasse, quelque chose de « plus gros qu’eux-mêmes », leur servant ainsi du sens au travail sur un plateau.

Simon Sinek nous rappelle dans son fameux « Start with Why » comment est survenu pour lui ce moment de nos vies où le sens au travail n’est plus aussi clair que ce qu’il a pu être dans un passé parfois très proche. Il parle de sa propre expérience de perte de sens et du fait que cela soit survenu avec un besoin. Il nous parle de Victor E. Frankl et de son livre Man’s search for meaning. On trouve le sens de sa vie selon 3 voies : à travers une relation d’amour forte, à travers le fait de rendre service, ou à travers la souffrance.

En ce qui le concerne, Simon Sinek expérimentait de la souffrance au travail et son choix fut de changer d’état d’esprit. Il décida d’imaginer un monde où 90% des personnes iraient au travail en étant emplies d’un sentiment d’accomplissement personnel et collectif. C’est la vision du monde à laquelle il aspire, à laquelle il a décidé de dédier sa vie…ce qui lui donne du sens au travail ! Sa conclusion: “Understanding my own WHY has absolutely contributed to my own sense of fulfillment”.

Ainsi donc, remettre du sens au travail c’est peut-être comprendre d’où vient ce manque qui nous « gratte », et s’il nous appartient complètement ou s’il est partagé par d’autres.

6- Les responsables porteurs de sens

Vincent Lenhardt, consultant, coach, analyste transactionnel, nous présente dans son ouvrage « Les responsables porteurs de sens – Culture et Pratique du Coaching et du Team-Building » le fait que chaque individu possède son cadre de référence, composé d’objectifs, de valeurs et de références culturelles. Ainsi le changement, l’autonomie, la vie en société sont abordés différemment par chacun d’entre nous en fonction de ses ancrages fondamentaux.

Tous les individus possèdent 4 degrés d’autonomie, auquel s’ajoute selon lui un cinquième degré qui permet d’accéder au sens.

Ce 5ème degré d’autonomie serait d’un autre ordre : « il vient de ce que tout en continuant à vivre les degrés précédents, la personne établi une sorte de ‘méta-relation’ avec une dimension de sens (…), le 5ème degré d’autonomie peut coexister avec les autres degrés, mais il les éclaire tout en les transcendant. Par exemple, je vis une relation de dépendance avec mon patron (degré 0), et en même temps, je vis pleinement le 5ème degré parce que je partage profondément les valeurs et la vision du projet de la société dans laquelle je travaille ».

Pour trouver du sens au travail, observons notre parcours en identifiant les étapes franchies et les apprentissages consolidés tout en reconnaissant les deuils qui ont dû être réalisés. Prendre conscience et donner un sens à ce parcours serait une piste à suivre pour l’inclure dans une vision plus large de vie.

7- The subtle art of not giving a fuck

Voici une dernière réflexion sur le sens au travail illustrée par la ‘philosophie’ de Mark Manson.

« Lorsque nous nous efforçons de rester positifs en tout temps, nous nions l’existence des problèmes de notre vie. Les problèmes ajoutent un sens et une importance à notre vie. Ainsi, esquiver nos problèmes, c’est mener une existence dépourvue de sens (même si elle est supposée être agréable). »

Mark Manson nous encourage à choisir nos problèmes car ils donnent un sens à nos vies. A méditer la prochaine fois qu’on vous propose de lancer une nouvelle offre au catalogue, de ranger l’entrepôts ou de définir la vision 2025 de votre entreprise…

Nous avons tous connus ces « moments de rien » où l’activité nous semble totalement superficielle et où notre emprise au réel s’établit à peu près au même niveau que la marée basse au Mont Saint-Michel, c’est-à-dire basse, très basse. En même temps, qui n’a pas attendu, tremblant, qu’un projet ubuesque se clôture dans un happy end de « lesson learned » pour qu’on en finisse au plus vite ? Ainsi donc, choisir le bon niveau de problèmes avec son environnement, ses collègues, sa hiérarchie, ses clients…peut permettre de trouver du sens au travail. C’est de cette liberté à fixer soi-même le sens de son action au monde que l’on trouverait quelques pistes pour établir le sens que l’on donne à son travail.

Mathidle Guillou est CEO et Fondatrice de Way2Autonomy et Responsable Pédagogique du programme « Global Organizations Executive Coaching » à HEC.